Nous devons reconstruire une Belgique fédéraliste forte et unie. Mais pour cela, il s’agit pour les décideurs politiques de décider de décider : c’est ici que le courage politique se mesurera le plus.

Une opinion de Claude Verstraete, économiste, citoyen soucieux de l'avenir de la Belgique et de l'Europe.

Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de vaincre ce qui fait peur."

Alors que le pays est en affaires courantes depuis un an, que la formation d’un gouvernement fédéral traîne depuis sept mois et que pendant ce temps-là le duo N-VA-VB continue sa progression en Flandre avec près de 50 % des intentions de vote, l’ensemble des dossiers prioritaires du pays sont dangereusement mis en veilleuse, tout ceci dans une indifférence apparente des citoyens. Entre-temps, notre monde a vécu au cours des 40 dernières années - pour le meilleur et pour le pire - un tsunami sans précédent de révolutions technologiques, environnementales, sociétales, démographiques, médiatiques, politiques, militaires et économiques. Celles-ci sont toutes étroitement imbriquées et ont redessiné considérablement (et durablement ?) la carte géopolitique du monde dans lequel l’Europe - en l’absence de projet ré-enchanteur et confrontée à une profonde crise d’identité et de valeurs - apparaît affaiblie.

Un rééquilibrage s’impose

La Belgique également, pionnière de cette ambitieuse construction européenne, se trouve au terme de 50 ans de réformes bloquées car gangrenées par un cancer communautaire mal soigné et la particratie qui a pour une large part confisqué la démocratie. Alors que les premiers initiateurs des réformes nous promettaient un fédéralisme d’union avec à la fois une Belgique forte soutenue par des régions fortes et vice versa, nous avons assisté - souvent passivement - à un détricotage systématique des compétences régaliennes avec pour objectif non avoué d’affaiblir le pays dans les faits. Celui-ci est devenu une simple variable d’ajustement aux objectifs des régions qui ont pris le pas sur les priorités nationales, avec comme conséquence un bien maigre bilan économique et sociétal, le tout dans un climat néfaste d’affrontements de plus en plus stigmatisants entre nos deux communautés. Un rééquilibrage s’impose donc d’urgence afin de renouer avec l’esprit initial d’un fédéralisme d’union, efficace en remettant le pouvoir de décision là où il doit être.

Réveillons nos consciences

Cette inversion de perspective demandera un effort mental considérable tant des décideurs politiques que des citoyens. Cela exigera du courage, subtile synthèse de réflexion approfondie, de réalisme et d’audace. Il s’agira de changer de logiciel de fonctionnement, de sortir de nos enfermements idéologiques et de revisiter nos mythes identitaires. Ceci est donc un appel vibrant à un véritable réveil de notre conscience, un saut quantique, une réelle prise de responsabilité en vue du bien commun à la fois de sa région, de la Belgique et de l’Europe. La première étape de ce processus est de changer le regard vers l’autre : suis-je prêt à l’écouter et le comprendre ?

Cela demande un grand effort de lâcher-prise, d’abandon de son ego, d’ouverture d’esprit et de bienveillance. En réalité, c’est bien une nouvelle culture du débat politique qu’il nous faut réinventer. Ceci implique, dès le départ, un climat d’apaisement indispensable. Est-il vraiment irréaliste d’attendre ce changement de la part des décideurs souvent pris par l’hubris du pouvoir et piégés par la discipline particratique ?

Il faut ensuite éclairer ce débat et l’objectiver. La responsabilité du monde scientifique est ici primordiale, à condition de travailler en toute indépendance tant intellectuelle que financière. Cela implique la collecte d’informations précises et pertinentes ainsi qu’une évaluation rigoureuse des solutions proposées quant à leur faisabilité technique, financière et sociétale à court et à long terme.

C’est en même temps un grand défi de vulgarisation intelligente pour que les citoyens puissent se faire une opinion éclairée et non se laisser polluer par les innombrables fake news qui circulent en boucle sur les réseaux sociaux. À son tour, ceci devrait encourager les médias à promouvoir de véritables débats citoyens, loin de la téléréalité et des confrontations puériles.

Enfin, il s’agit pour les décideurs politiques de décider de décider : c’est ici que le courage politique se mesurera le plus. Combien de dossiers belgo-belges ne traînent-ils pas depuis des décennies dans les allées parlementaires et les cabinets ministériels ? Outre les épineux dossiers institutionnels (ea. refonte des compétences régionales et fédérales, avenir des provinces, du Sénat, de notre système électoral, etc.), songeons à la précarisation grandissante d’une frange de la population, le sous-financement de la justice, le défi climatique, la qualité de l’enseignement, le rééquilibrage de notre fiscalité très lourde, la mobilité, le rayonnement international de notre pays, la conception éthique de la vie, etc.

La lasagne institutionnelle que nous avons créée ralentit énormément les processus de décision pour des matières souvent très complexes. Nous sommes cependant condamnés à sortir rapidement de l’ornière dans laquelle nous nous sommes enfoncés. Quelles que soient les dossiers mentionnés ci-dessus et bien d’autres, chaque position d’où qu’elle vienne peut et doit redevenir à tout le moins audible mais cela présuppose encore une fois une nouvelle culture politique débarrassée de ses calculs court-termistes électoraux et portée par des décideurs politiques audacieux, crédibles et libérés de leurs certitudes identitaires. Gageons que de véritables femmes et hommes d’État émergeront pour reconstruire avec détermination une maison Belgique 3.0 fédéraliste forte et unie et redevenir un exemple pour l’Europe du vivre-ensemble multiculturel.

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Lettre ouverte aux décideurs politiques"