Que penser d’une politique qui n’atteint jamais les objectifs qu’elle recherche ? On voulait résoudre le problème de l’emploi; le taux de chômage que connaît la France aujourd’hui est l’un des plus élevés de son histoire. On recherchait la vertu financière; nos déficits publics ont rarement été aussi importants. […] On voulait construire une société plus solidaire, elle apparaît plus éclatée. […] N’a-t-on pas le devoir de s’interroger lorsque les intentions d’une politique ne correspondent jamais aux réalisations ?

Ces lignes ont été écrites il y a près de vingt ans par Jean-Paul Fitoussi, l’un des meilleurs macro-économistes européens (2). Il est extraordinaire (et dramatique) qu’elles gardent aujourd’hui autant d’actualité - et que la situation dénoncée à l’époque ait à ce point empiré : ce qui était alors dénoncé pour la France vaut aujourd’hui pour l’ensemble de l’Europe.

La "Libre" du 8 août titrait : "Zone euro : le chômage stagne à un niveau record" (12,1 % de la population active). Comment en est-on arrivé là ? La réponse est en fait simple : le plein emploi n’est plus depuis longtemps l’objectif prioritaire de la politique économique européenne. Deux chiffres en donneront une illustration saisissante : le sommet européen de juin dernier avait pour thème central la lutte contre le chômage des jeunes : il a abouti à un plan d’action (pour les 27 pays) de 8 milliards d’euros en octobre 2008, les 15 pays qui constituaient alors la zone euro ont mis en place en urgence un plan de sauvetage des banques : ce plan était de… 1 700 milliards d’euros ! Pour être choquante (lorsque poussée à ce point), cette différence de traitement n’est pas nouvelle.

L’objectif du plein emploi a été de facto abandonné il y a une trentaine d’années, lorsque les dirigeants européens lui ont préféré la lutte contre l’inflation et l’orthodoxie financière dans les dépenses publiques. C’est notamment le fameux "tournant de la rigueur" de 1983 en France, époque où Pierre Mauroy se battait "sur la ligne de crête des deux millions de chômeurs". Ils sont plus de trois millions aujourd’hui - et plus de vingt-six millions en Europe !

Tout se passe comme si les dirigeants européens avaient oublié que des quatre objectifs centraux de toute politique économique : le plein emploi, la croissance, la stabilité des prix et l’équilibre des comptes extérieurs, les deux derniers doivent être au service des deux autres. De priorité en soi, l’emploi a en fait été relégué au rang de simple variable d’ajustement de priorités purement financières. Dans cette préférence pour l’orthodoxie financière, l’arrivée de l’euro n’a rien arrangé. Peu de gens réalisent que le seul objectif repris dans les statuts de la BCE est de veiller à la stabilité des prix - l’emploi n’est mentionné qu’à titre subsidiaire et explicitement subordonné à la lutte contre l’inflation. Il en va tout autrement aux Etats-Unis, où la Federal Reserve a comme double objectif statutaire explicite la stabilité monétaire et la croissance. En conséquence de quoi, le chômage est actuellement de moitié plus élevé en Europe qu’aux Etats-Unis.

Plus grave encore sur le plan des symboles : le chômage est depuis 2004 plus élevé dans les pays de la zone euro que dans le groupe des pays de l’Union qui ont gardé leur monnaie nationale. Un comble ! Cet échec majeur se double d’un net recul de l’esprit européen.

La "Libre" du 8 août annonçait : "Deux jeunes Grecs sur trois n’ont pas de travail". En dehors des dirigeants grecs, quels autres dirigeants européens se soucient de cette catastrophe sociale, qui frappe pourtant aussi d’autres pays (Espagne et Portugal notamment) ?

Ce manque de solidarité, aux antipodes de l’esprit qui a présidé au lancement de la construction européenne dans les années cinquante, en rappelle un autre : celui dont l’Europe a fait preuve lors de la réunification allemande. La reconstruction de l’Allemagne de l’Est aurait pu et aurait dû être un projet européen commun, que tout justifiait : l’importance historique de l’événement, sa profonde valeur symbolique, son ampleur économique à l’échelle du continent.

Cette occasion de cimenter pour longtemps la solidarité entre les peuples européens n’a pas été saisie. L’Europe est en passe de rater une nouvelle fois son rendez-vous avec l’Histoire, mais les conséquences peuvent en être cette fois bien plus graves, car elles suscitent un sentiment de désespoir dans des couches de plus en plus larges des classes moyennes, les records du chômage s’ajoutant à ceux des faillites d’indépendants et de PME.

Or, ce désespoir est de moins en moins atténué par les amortisseurs sociaux (indemnités), comme le montre le buzz récemment créé par un quinquagénaire chômeur de longue durée interpellant François Hollande. Les dirigeants des partis "classiques" en Europe voient avec de plus en plus d’appréhension approcher la date des prochaines élections européennes. Leurs craintes sont sans doute fondées, mais c’est à eux qu’il appartient d’abandonner des politiques trop dogmatiques qui ne cessent depuis des décennies de pousser l’Europe vers le bas (notre premier article sur le sujet date de près de trente ans (3).

La relecture du livre déjà cité de Jean-Paul Fitoussi (et de Keynes) peut leur être profitable - en voici une dernière citation : "Le chômage se développe lorsqu’une société perd son avenir. […] Il n’est pas de déséquilibre plus grave, en temps de paix, que le chômage de masse; plus menaçant pour les fondements mêmes de notre société."

(1) "Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie" - "Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire".

(2) Dans : "Le débat interdit - Monnaie, Europe, Pauvreté", Paris, Ed. Arléa, 1995.

(3) "La réduction du temps de travail : créatrice d’emploi ou de chômage ?", "La Libre", 18/11/1983.

FRANCIS PANICHELLI

Conseiller financier indépendant, précédemment cadre de direction à la Générale de Banque et agent des Communautés européennes.