Une opinion de Doriane de Lestrange, ancienne avocate, devenue rédactrice, analyste et journaliste spécialisée sur les questions de société, économiques et européennes.

La décision est tombée comme un couperet. Le Conseil d’Etat, contrairement à son homologue d’outre Quiévrain, et à l’opposé des décisions prises par une majorité de pays d’Europe occidentale déconfinée, a décidé hier, jeudi 28 mai, de maintenir l’interdiction de réunion dans les lieux de cultes en Belgique.

Faisant fi des grands traités et chartes internationales consacrant les droits de l’Homme et libertés désormais considérées comme les plus élémentaires, la juridiction administrative suprême s’engage effrontément sur la voie de l’obstination dont semble désormais faire preuve le gouvernement fédéral belge. Ne craint d’ailleurs-t-elle pas la sanction de la Cour européenne des droits de l’Homme qui consacre la liberté de culte dans l’article 9 de la convention éponyme ?

Ainsi, l’an 2020 est-il celui qui voit un Etat membre de l’Union Européenne, ambassadrice universelle des idées de démocratie et de libertés fondamentales, permettre que la liberté de culte de tout un peuple continue d’être bafouée alors même que celui-ci est désormais libre de consommer, de se divertir en allant regarder les pandas dans les zoos, de rendre visite aux plus vulnérables (véritables victimes de cette crise), de se cultiver, de se faire couper les cheveux, de s’instruire, et même de descendre la Lesse en Kayak (il est à craindre que Madame Wilmès trainera derrière elle cette affaire de sport nautique pour quelques mois encore…).

Est-ce donc à dire que la pratique des cultes religieux en Belgique, représente à ce jour un danger tel qu’il doive être la quasi seule et dernière pratique à rester interdite au niveau national ? Les religions, dont la Constitution belge consacre et protège pourtant juridiquement l’existence, tout en assurant une neutralité très spécifique à sa tradition politique, représenteraient-elles une menace imminente à l’ordre sanitaire désormais établi ?

Le silence assourdissant de bon nombre d’évêques de Belgique surprend

Et pourtant, nos voisins européens ne semblent pas estimer que se rendre à la messe ou à la synagogue puisse constituer un risque pour la nation. Pas davantage en tout cas que d’aller travailler, faire ses courses ou s’instruire. La liste des pays ayant rouvert leurs lieux de culte s’allonge de plus en plus : Allemagne, Italie, Croatie, Danemark, France, Espagne, etc.

Dans tout ceci, c’est aussi le silence assourdissant de bon nombre d’évêques de Belgique qui surprend en comparaison avec leurs homologues français qui se sont rapidement indignés publiquement (se passant de l’assentiment de leur hiérarchie) alors que les lieux de cultes semblaient être les grands oubliés du déconfinement voulu par le Président Macron. Rendus plus muets encore (si cela était possible) par l’excellent billet d’humeur publié par Monseigneur Harpigny, évêque de Tournai, leur silence ne peut qu’ahurir les paroissiens consternés à qui l’on continue d’interdire de recevoir la communion, pourtant essentielle à leur pratique religieuse. Les autorités religieuses des autres confessions ne sont pas non plus en reste et se plient, elles aussi, majoritairement docilement aux interdits édictés par le gouvernement.

La décision du Conseil d’Etat précise que la condition de suspension de l’Arrêté ministériel interdisant le déroulement des cultes requérant l’extrême urgence n’est, en l’espèce, pas remplie, et que ladite interdiction ne peut donc être levée. L’on ne peut qu’être tenté de lire et d’appliquer a contrario une telle argumentation : il semble que la reprise de la consommation dans les magasins de vêtements, que l’achat d’étagères suédoises, et que la visite des zoos par les belges aient revêtu, quant à elles, ladite condition d’extrême urgence, puisque les arrêtés ministériels en imposant la fermeture ont, eux, bien été levés... Les juges affirment par là même la victoire absolue du matériel sur l’immatériel, de la société de consommation sur le spirituel, de l’économie sur le culte. Un tableau sombre que d’aucuns jugeront pourtant exact et "représentatif de notre temps", ignorant la part très importante de fidèles de toutes confessions confondues qui existe encore au sein de la population et pour qui la foi constitue toujours un élément essentiel. La décision serait-elle alors l’écho d’un mépris que la classe politique aurait pour les croyants de ce pays ? Mais encore, revient-il désormais aux juges de prendre et d’appuyer des décisions politiques ?

Ce qui nous transcende est placé au rang de croyance périmée et d’un autre âge

La liberté de consommer et de faire fructifier l’économie nationale a, sans surprise, et décidément pris le dessus sur la liberté de pratiquer sa religion. La tendance et les décisions y afférentes sont certes menées par les humanistes qui nous gouvernent et dont la doctrine consiste, ne l’oublions pas, à placer l’Homme au centre de tout, reléguant ainsi ce qui nous transcende au rang de croyance périmée et d’un autre âge. Si les chrétiens d’Europe, mais aussi avec eux les juifs, musulmans et autres confessions, ont évidemment pris la mesure du danger que le coronavirus pouvait représenter pour la population et les personnes vulnérables, ils ont aussi compris, comme tout un peuple, qu’il sera nécessaire de recommencer à vivre (et c’est d’ailleurs précisément ce qu’il se passe depuis le 11 mai dernier avec la réouverture du sacro-saint IKEA). Il semble en revanche peu probable qu’ils en arrivent à comprendre les raisons qui font que le lèche vitrine prime sur la pratique bien inoffensive de leur foi.

Les chrétiens d’Europe, après leurs frères d’Orient, vont-ils devoir à leur tour se cacher ?