Une opinion d'Antoine Hendrix, étudiant.

7h30 : Le réveil sonne. Trop tôt. Surtout en quarantaine. A tâtons, sans ouvrir l’œil, je fais taire cet intrus malveillant.

8h : (...)

9h : Ca y est, je me réveille. Parce que bon, oui on est en période de confinement, mais faudrait pas se croire en vacances non plus. Je descends en caleçon prendre mon petit déjeuner. La table est déjà débarrassée. Maman parle un sabir inintelligible, composé de chiffres et d’une langue d’outre-manche, mon frère est vautré dans le salon, confiant le déroulement de sa journée aux meilleurs marionnettes digitales. Je me glisse à la cuisine sans faire de bruit, m’empare d’un bol et de céréales et envisage mon repas. Il y a quelqu’un qui me regarde dans le reflet de la vitre. Une sorte de naufragé en caleçon bleu ciel rayé blanc. Il a les cheveux endormis et les yeux en bataille, les pectoraux ébahis et les bras ballants. Des abdominaux balladuriens viennent parachever son portrait. Merde. J’avais pourtant dit que je me mettrais au sport en quarantaine. Ce soir c’est sûr je m’y mets.

9h30 : Retour dans mon bunker. Cet écueil de langueur monotone dont mon matelas en est l’autel. Je passe un t-shirt, puis un pantalon, … ha non pas de pantalon, à quoi bon je ne sors pas. Je me faufile sous la couverture et saisis mon indolent compagnon de voyage, écran mythique, sablier de mes journées, égrenant les minutes torpides de mon confinement atone.

10h30 : Bon allez ça suffit. Je repense à mon prof de philo s’échinant devant son pupitre, convoquant dans le creux de ses mains les pensées des plus grands, nous jetant avidement à la figure leurs développements audacieux. Kant. Oui, c’est lui. Il est là, mal fagoté dans un costume élimé, sur le palier, fixant cet escogriffe en caleçon bleu et t-shirt, alangui entre ses draps. Bon allez, stop au déterminisme maintenant. Tu te secoues tout entier, te tritures les méninges et sautes de ce lit. Je compte jusqu’à trois. Ca y est, tu l’as fait.

Je descends déposer cet objet de malheur loin en bas, une bonne paire d’étages sous ma chambre. Je jette mon ordi par la fenêtre. J’éteins le Wi-Fi. Bam ! La maison se réveille en sursaut. Mon frère qui hurle, maman aussi, ma sœur qui sort en trombe de sa chambre, son Face time pendouillant au poignet. Je rallume le Wi-Fi.

11h : Après 20 minutes d’Economics, je m’accorde une pause. Je pioche le dernier Jean-Paul Dubois. Pas dégueulasse.

12h30 : On mange ! Et merde, j’avais dit que je bossais ce matin

13h30 : Je m’offre un moment de vanité sur les réseaux. Message d’une amie. Yes ! Ce style télégraphique ignoble peut s’embellir ! Pourquoi j’ai écrit comme ça moi ? Bref. Parce que l’interruption des cours, on se débrouillera. C’est mignon, et même plus que ça, ça dénote une certaine forme d’engagement, de gravité et de prise de conscience de la situation. Mais ce coup d’arrêt forcé, imposé à l’art séculaire de la séduction, c’est ça le vrai drame de cette pandémie. Un virus impétueux parviendrait-il à endiguer la maladie d’amour ? Dédicace au passage à Michel.

Il faut que je lui propose d’aller courir. Oui, à mon amie, il faut que je lui propose l’une de ces dernières activités encore autorisées. En y réfléchissant, je me mets à douter de la virtuosité de cette illumination. Depuis que quelques quintes de toux nous contraignent à respecter une quinte métrique de distanciation pendant l’effort, ce n’est peut-être pas le meilleur moyen pour tenter un rapprochement. En tout cas, si la quinte est l’accord parfait, un bémol vient encore gangréner le nôtre.

14h30 : C’est fou ce que le temps passe vite quand on ne pense pas. J’éteins cet oiseau de malheur et vais rejoindre mon alcôve sans secret. L’heure me susurre une sieste. Allez oui, il paraît que c’est bien une sieste en pleine digestion.

15h30 : Encore 10 minutes. Promis après je me réveille.

16h30 : Je m’extirpe à contre cœur du lit, mais Merleau-Ponty m’intimide à me fixer pendant mon sommeil, sa voix caverneuse accompagnant son hologramme et m’imposant sans nuance l’engagement dans l’existence. Ha, maudit prof de philo.

16h50 : Je décide d’arrêter, il est bientôt 17 heures, 17 heures ce n’est plus une heure à travailler. Surtout en ces temps douloureux et difficiles. J’entreprends une expédition de quelques étages pour récupérer ma machine à arrêter le temps et vider la tête. Quel bonheur. Pendant deux heures je vagabonde d’un indien qui crée une cabane en bambou grâce à une technique unique, à un texan qui nettoie sa terrasse à une vitesse fascinante. Quel bonheur. Je louvoie depuis la compilation de plus belles victoires en jiu-jitsu brésilien jusqu’au top 10 des malaises à la télévision polonaise. Quel bonheur. Je lis quelques articles. J’apprends ainsi, stupéfait, qu’Hitler n’est pas mort et vit en réalité aux côtés de Staline, tous deux retranchés au fin-fond des profondeurs abyssales du lac Baïkal, dans un abri construit par Napoléon himself. Quel bonheur. Enfin, pour clore ce tour du monde en beauté, je me remets les commentaires de notre cher guide à tous, messie du 21ème siècle, exégète des évènements charnières de nos vies, LE Phlippe Albert, déchaîné face à ces nippons insolents. Quel bonheur.

19h : Repas

20h : Film

22h : Au lit. Savamment je conçois le dernier breuvage de la journée, une dose de Jean-Paul Dubois, un zeste de Pierre Desproges, le tout couronné par le dernier Burger Quiz. Doux remède à ces journées sans vigueur qui s’écoulent sans sursaut.

23h : Bon demain promis, je me mets à bosser.

23h10 : Ha oui, et au sport aussi.

A demain