Une opinion d'Adeline de Wilde, professeure de français dans une école néerlandophone bruxelloise.

Bonjour Madame, je suis Mattéo.
Je comprends pas ce que je dois faire pour le devoir.
Groetjes.

Et me revoilà pour la 12e fois (il y a 15 élèves dans la classe, je ne suis pas encore au bout de mes peines) à réexpliquer en détails, en français, en néerlandais, avec une armée d’hyperliens et une panoplie de captures d’écran, la consigne et la procédure du devoir.

Cela n’avait pourtant pas si mal commencé cette histoire.

De retour à la maison pour l’anniversaire de la maternelle, et ensuite forcé d’y rester, on a très vite réinstauré une structure pour que chacun puisse donner/suivre ses cours de son côté. Domicile un peu reclus des voies rapides de la technologie, et famille nombreuse oblige, on constate très vite que le réseau sature. Difficile de faire un plaidoyer quant à mon rôle crucial auprès de la société et de parler du désarroi de mes élèves livrés à eux-mêmes : nous sommes trois professeurs à la maison, deux étudiants et un élève.

Qui de nous pourra accéder au Graal et bénéficier d’une pleine connexion WiFi ? On décide de tirer à la courte paille. La chance est avec moi : je peux ouvrir mes mails. En plus d’une multitude de notifications Smartschool (LA plateforme préférée du corps professoral), je découvre un mail du directeur qui nous enjoint de restructurer nos élèves et de ne pas les laisser désœuvrés, errant l’âme en peine dans leurs appartements confinés. Me revient alors l’image des adieux "déchirants" du vendredi, les élèves quittant la classe à coup de "Bonnes vacances Madame", "Profitez-en bien !". Certains, visionnaires peut-être, osant même le "Vous allez nous manquer Madame", l’air moins éploré que pressé de déguerpir. Mouais…

Le mail suivant est celui d’une maman, courtois mais réaliste, me conjurant de mettre fin au flot incessant de "taken", de "opdrachten", alimenté par les profs probablement trop zélés que nous sommes. Elle envoie, preuve à l’appui, l’horaire qu’elle a concocté pour son fils n°1, sachant que le fils n°2 est dyslexique, qu’il y a encore une petite sœur dans le lot et qu’elle a la joie de prolonger son travail en homeworking.

Un nouvel e-mail me sort de mes pensées : un update du directeur qui trouve insensé que l’on abasourdisse les élèves à coup de travaux sans même les corriger, que les deadlines ne permettent pas à nos jeunes – dont la "situation technologique" est parfois bien précaire – de remplir leur devoir d’honnête élève.

Un rappel du Web Agenda me tire de ma réflexion sur la nature paradoxale de l’homme et je vois qu’il me reste 5 minutes pour me connecter au "Live" des professeurs du degré. Easy peasy. Enfin… quoi que… Je hurle dans l’escalier, à l’avis de la maisonnée : "Youhouuuu on se déconnecte, j’ai une réunion". J’obtiens pour toute réponse un grommellement "Je suis sur ma 4G". Je retourne à mon écran qui charge, qui charge… 13h04, je reçois carrément un appel de l’éducatrice pour savoir où je suis : "J’arrive, j’arrive" dis-je à moitié hypnotisée par le tournis du chargement. Enfin, j’aperçois des pixels en guise de collègues, tandis qu’une voix robotique, hachée, explique le plan prévu par la direction pour créer cette fameuse structure. Des voix d’enfants résonnent, un chien aboie, un autre pianote sur son clavier et semble avoir oublié de couper son micro, j’ai l’oreille contre le haut-parleur de l’ordi et de temps à autre, des mots sortent des limbes…

Pourtant quand ma sœur, étudiante en médecine, suit son cours de microbiologie, c’est avec précision et en détails qu’émanent du bureau les explications concernant l’action des escherichia coli provoquant une gastroentérite.

Ce matin, j’avais un peu plus de chance… Enfin, c’est-à-dire que j’avais rendez-vous "Live" avec mes élèves et que j’ai passé une demi-heure en tête à tête avec mon ordi. Le management de classe n’a jamais été aussi serein.

Donner cours à distance, c’est un peu comme jouer à cache-cache avec ses élèves, mais avec beaucoup trop de gagnants.

Enfin bon, il me faut encore expliquer à Mattéo comment faire son devoir. C’était quoi déjà ? Ah oui, tenir un journal de bord du confinement.

Voici le jour 18, à vous les suivants !