Une opinion de Bertrand Piccard, psychiatre, explorateur, président de la Fondation Solar Impulse.

Au milieu du tour du monde de Solar Impulse, j’ai participé à ces 10 jours de discussions dont le monde attendait tant. J’ai vu comment chaque détail sémantique, chaque virgule, furent âprement négociés. Comment les rapports de force se jouaient autour d’un accord surprenant entre Obama et Xi Jinping pour devenir les leaders climatiques. Et l’explosion de joie finale lorsque les 195 chefs d’états et de gouvernements se sont engagés à contenir l’augmentation de la température atmosphérique "bien en dessous de 2°C, si possible 1,5".

Tous les pays s’engageaient à amener dans les 5 ans une liste d’engagements appelés Contributions Déterminées au niveau National exprimant les efforts maximaux auxquels ils consentaient. Pour garantir le soutien des pays les plus vulnérables, qui accusaient les nations riches d’être l’unique source du problème, un Fonds vert pour le climat de 100 milliards de dollars par an devait leur apporter l’aide nécessaire pour s’adapter aux changements climatiques.

Personne n’était plus dans l’évitement du problème, comme si le combat était déjà perdu d’avance, mais seulement dans la tentative d’en réduire les effets.

Cinq ans après cet immense élan d’espoir, le constat est sans appel : le problème climatique a augmenté de manière exponentielle, alors que nos efforts ont crû de façon linéaire, creusant toujours plus le fossé entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisons réellement.

Les quatre conférences climatiques suivantes, malgré les efforts démesurés de leurs organisateurs, ont fait voler le consensus international en éclat, beaucoup de pays se trouvant dans des situations inconciliables. Comment accorder les éoliennes danoises avec les puits de pétrole saoudiens ? Au sein de l’Europe, le charbon polonais avec le photovoltaïque espagnol ?

Alors que reste-t-il de la COP21 ? Avant tout, beaucoup de frustration. Mais loin d’être inutile, cette frustration est en réalité une avancée. C’est elle qui a permis de faire bouger les lignes. Seulement, pas comme on pouvait s’y attendre.

A Paris, les États étaient en avance sur le monde économique et les entreprises résistaient. Aujourd’hui, on observe précisément l’inverse. Constatant que rien n’avance – si ce n’est les émissions de CO2 et les grèves des jeunes – des acteurs locaux et privés s’emparent du problème. Certaines régions, comme l’Ecosse, annoncent vouloir atteindre la neutralité carbone 10 ans avant tout le monde, des entreprises forment des coalitions vertes, dans le textile, le transport maritime, l’industrie, la finance. Des états américains s’opposent à Trump et décident de suivre unilatéralement les Accords de Paris. Des villes prennent les mesures qu’elles peuvent à leur échelle pour sortir de la paralysie. Oui, la frustration a réveillé le monde, 5 ans et quelques gigatonnes de CO2 plus tard.

Cette réaction bienvenue du monde capitaliste doit prendre de vitesse celle des mouvements écologistes pour éviter la radicalisation que l’on sent poindre. Il est fort probable qu’en ne prenant pas en compte le bien-être des populations et de leur milieu de vie, le système actuel risque fortement d’être balayé par une lame de fond verte et populaire. Rappelons-nous du Tsar Nicolas II qui disait "J’ai tout fait pour la Russie" à Lénine qui répliquait : "Oui, mais rien pour le peuple". Il est vital de parler le même langage.

Un problème de perception

A la base, je pense qu’il existe un problème de perception. Les changements climatiques sont pour beaucoup un problème lointain dans le temps et qui concerne les générations futures, difficilement palpable aujourd’hui, très cher à résoudre, et pour lequel il faudrait sacrifier ce à quoi on tient le plus dans nos habitudes de vie. Pas facile de faire passer une telle pilule. Ne serait-il pas plus tangible de parler des problèmes très visibles à court terme : la pollution de l’air qui tue 8 millions de personnes par an ? L’épuisement des ressources naturelles, les tonnes de déchets abandonnés dans la nature, et les risques financiers que cela représente ? Du besoin impératif de résoudre par l’efficience le gaspillage invraisemblable de notre société actuelle ? Du danger que représentent les inégalités et le chaos social au-devant duquel le monde court ? Malgré tout, le mérite des changements climatiques a quand même été de réunir la planète à Paris.

Des centaines de solutions

Autre chose a changé depuis cinq ans : la spectaculaire rentabilité des technologies propres et des énergies renouvelables. Sur la moitié du globe, l’électricité photovoltaïque coûte maintenant moins chère que celle produite par énergie fossile ou nucléaire, et les investissements dans l’efficience de ressources peuvent être autofinancés par les économies réalisées. Il existe des centaines de solutions dans tous les domaines de l’industrie, de l’énergie, de la mobilité, de l’agriculture et des bâtiments qui permettent à la fois de protéger l’environnement, et de générer de la création de richesse et d’emplois. Pour ce faire, les décideurs doivent en prendre conscience et adopter des normes environnementales beaucoup plus ambitieuses afin de tirer ces nouvelles technologies vers le marché.

Le problème est précisément là : notre cadre juridique est basé sur des technologies anciennes et inefficientes, permettant aux pollueurs d’affirmer que ce qu’ils font est légal. Il existe des réglementations en matière de santé, d'hygiène, d'éducation, de justice... Mais chacun peut encore rejeter autant de CO2 qu'il le souhaite dans l'atmosphère, pêcher autant de poissons qu'il veut et épuiser les cycles de reproduction, ou encore brûler du pétrole à volonté. L’imprévisibilité des législations et le risque de distorsion de concurrence empêchent l’industrie d’investir spontanément dans une production plus propre. Une situation ubuesque tant au niveau environnemental qu'économique.

Pour aller de l’avant, il faut aligner la pression populaire qui fait peur, les solutions qui rassurent et un cadre légal ambitieux. Puisse la frustration de l’échec nous y pousser.

Titre de la rédaction. Titre original : "“La lenteur des COP engendre une saine frustration ”