Une carte blanche de Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (ULB), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism).

La pandémie que nous subissons de plein fouet depuis un an nous ferait presque oublier les précédents évènements tragiques que nous avons croisé sur notre chemin ces dix dernières années en Europe en général, en France et en Belgique en particulier. Sans minorer les drames vécus dans le monde arabe après les "Printemps arabes", les espoirs, les désillusions, la naissance de l’entreprise de mort de Daech a marqué plus que jamais notre mémoire collective au fer rouge car elle a frappé jusque chez-nous. Et elle se rappelle à nos mauvais souvenirs de manière régulière dans nos sociétés déjà durement éprouvées depuis plusieurs années.

La fin d'un rêve?

Jusque-là, la menace était plutôt lointaine et on se satisfaisait bien de la regarder et la garder à distance, refusant de concevoir que l’instabilité de cette région aurait à un moment ou à un autre des conséquences tragiques sur l’Europe. En novembre 2015 à Paris, puis à Bruxelles en mars 2016, une bande d’individus, nés sur le sol européen, ont été recrutés, utilisés, transformés en armes de guerre et de destruction pour se retourner contre notre ville et contre nous-mêmes. En une journée, ils ont semé la terreur à l’aéroport de Zaventem et dans le métro de Bruxelles, aux yeux et à la barbe des autorités. Ce 22 mars 2016, la capitale de l’Europe est sortie de sa léthargie et de son invincibilité à un lourd prix : 32 morts, 340 blessés, des centaines de Bruxellois traumatisés, des millions de Belges endeuillés. La fin du rêve européen de la paix venait-elle de sonner ?

L’horreur peut ressurgir à tout moment

Depuis cinq ans, d’autres attentats ont eu lieu un peu partout sur le vieux continent. Mais les attentats de "filières", avec des cibles collectives bien déterminées (une salle de spectacles, des terrasses, un aéroport, une gare), une organisation paramilitaire se sont heureusement taris pour laisser place à un terrorisme autre, celui de "drones" idéologisés, des individus plus isolés, qui non moins dangereux, continuent, malgré la fin officielle de l’État islamique sanctuarisé, de porter ses valeurs, ses idées, ses frustrations, et son combat. La psychose n’est jamais très loin. Drapé de complotisme, de victimisation, de haine, d’opportunisme, ce terrorisme-là est de plus en plus difficile à appréhender par les services qui ne s’en cachent pas. La radicalisation est là, le passage à l’acte souvent subit. L’horreur peut ressurgir à tout moment, comme en France en octobre dernier sans qu’on ait la preuve à ce stade d’une organisation collective du drame. Qui également des djihadistes emprisonnés qui sortiront pour une partie, notamment les recruteurs, en 2022 et ensuite ? Les programmes de désengagement idéologiques sont plus que faibles dans le monde carcéral, et on connait les taux globaux de récidive, puisque la prison ne guérit de rien.

Une nouvelle ère de la menace

L’attentat qui a eu lieu en effet le 15 octobre dernier et qui a vu la mort tragique du professeur d’histoire-géographie du collège du Bois des Aulnes à Conflans Sainte-Honorine en France, Samuel Paty, est la preuve que loin d’avoir disparu après la fin territoriale de Daech, le terrorisme islamiste se redéploye à vitesse grand V dans les têtes de milliers d’individus. Idem pour le terroriste tunisien qui a semé la mort à Nice dans la basilique Notre-Dame. Idem pour celui qui s’en est pris aux anciens locaux de Charlie hebdo et originaire du Pakistan. Confinement géographique et mental s’accélèrent avec la pandémie. Nous avons en effet basculé dans une nouvelle ère de la menace mais qui germait déjà avant la Covid-19. Ce terrorisme-là est facile, peur onéreux, plus personnalisé, moins à l’aveugle, et vise désormais des figures symboliques notre société ou de notre culture, et surgit de nulle part.

Le djihadisme n’est plus la seule menace réelle. Il ne l’a d’ailleurs jamais été mais désormais la cocotte-minute bout. Le tout aggravé par la pandémie et les terribles conséquences sociales qui suivront avec la multiplication d’individus incontrôlables, sortis des radars des services psychologiques, ceux de santé mentale, ou tout simplement d’éducation. Les tensions montent dans la société de toutes parts et l’islam stigmatisé provoque des remous dans toutes les couches de la société. Il sert désormais de point de départ au déclenchement de vocations de toutes parts pour le combattre. Se servir de quelques terroristes pour braquer l’islam et accoucher de phénomènes de micro guerres civiles, c’était exactement le but de Daech. Les identitaires et les mouvements d’ultra-droite attendaient cela au tournant. Mais leurs revendications sont désormais plus larges.

Nos propres pays servent aujourd'hui de terrain d’entraînement et de réalisation

L’extrémisme violent ne germe plus uniquement sur une terre de violence uniquement pour se réaliser comme en Syrie ou en Irak mais il surgit de presque nulle part, au cœur d’une société européenne qui a refoulé depuis trop longtemps la valorisation de sa diversité religieuse, culturelle, ethnique, spirituelle, sociale, et ce dans une démonstration flagrante de l’échec de ce concept-tiroir du "vivre ensemble" et du "politiquement correct" qui nous a permis de nous dédouaner souvent de nos véritables responsabilités depuis des années. Les attentats de filière tels que nous les avons connus au moment des attentats de Paris, de Bruxelles et de Barcelone notamment entre 2015 et 2016 pouvaient fonctionner dans un contexte où un territoire matérialisé, sanctuarisé, sacralisé, purifié, pouvait servir de terrain d’entrainement et de base arrière de lancement d’opérations coordonnées. L’Etat islamique était ce catalyseur de frustrations, de testostérone et d’aspirations à un monde meilleur. Aujourd’hui, ce sont nos propres pays qui servent de terrain d’entraînement et de réalisation car plus personne ne peut partir de l’Europe, magma de tensions et de dissensions.

Dans ce contexte particulier, il est aisé pour des petits groupes activistes plus ou moins coordonnés, voire pour des "drones idéologiques" de tout genre (à savoir ces individus "auto-radicalisés", imbibés de segments d’ADN d’idéologiques violents avec lesquels ils donnent un semblant de sens à leur action), de passer à l’action violente pour transformer la société et chercher une sorte de justice, ou plus simplement une forme de vengeance. La psychose djihadiste finira de décomplexer, en réaction ou par simple détermination, les extrémistes de droite, dont les nervis de Génération identitaire, du Betar, de Qanon, les extrémistes chrétiens comme Civitas, les survivalistes, les suprématistes blancs, les extrémistes de gauche, dont les Black Blocks, les incels (involuntary celibs), les activistes climatiques radicaux, les défenseurs des droits des animaux, y compris certains groupes vegans, les groupuscules franc-maçons, ou ce qu’on pressentait, la montée d’individus violents radicalement anti-asiatiques comme celui qui est dernièrement passé à l’acte à Atlanta. Et que les USA viennent de qualifier comme leur premier attentat raciste anti-asiatique.