Une opinion de Hans Bevers, Chief Economist chez Degroof Petercam.

Les récessions n’arrivent pas par hasard. Depuis le début du XXe siècle, nous pouvons distinguer grosso modo trois grandes causes : la guerre, l’inflation et les bulles.

1. Un choc de nature exogène

Après la stagflation des années 70 et la réponse de politique monétaire anti-inflationniste qui a suivi, ce fut principalement la combinaison d’une large dérégulation financière et de la libéralisation des flux de capitaux internationaux qui a causé des problèmes économiques et financiers. Les nombreuses crises en Amérique latine et en Asie du Sud-Est dans les années 90 en sont des exemples classiques. Mais la Grande Récession de 2008-2009 et la crise de l’euro s’inscrivent également dans ce tableau. À l’approche de ces crises, nous constatons toujours beaucoup d’optimisme, souvent accompagné d’une forte accumulation de dettes dans le secteur privé. Et chaque fois l’euphorie et la stabilité apparente cèdent la place au pessimisme et à l’instabilité. L’incertitude imprègne le cœur du système financier, suscitant une crise du crédit qui contamine alors l’économie réelle. Nous parlons de crises endogènes. La crise du Covid, en revanche, est fondamentalement différente. Elle est de nature exogène car causée par un choc externe : un virus très contagieux et puissant.

2. Le rôle stabilisateur des gouvernements

Cette distinction est importante. L’absence de grandes bulles spéculatives suggère qu’une fois le virus sous contrôle une forte reprise économique est possible, comme lors des précédentes pandémies. Une raison supplémentaire est l’intervention rapide des gouvernements pour absorber le choc économique. Ce choc a été, bien sûr, incroyablement brutal. Au cours du premier semestre, les économies des États-Unis et de la zone euro se sont contractées respectivement de 10,1 % et 13,8 %. En comparaison, dans les six mois qui ont suivi la chute de Lehman Brothers, la contraction n’était "que" de 3,3 % et 4,1 %. Nous avons vu des chiffres similaires juste après le krach boursier d’octobre 1929. Cependant, le contraste entre l’approche politique du début des années 30 et celle de la crise du Covid-19 ne peut pas être plus grand. À l’époque, une politique monétaire et budgétaire stricte a été maintenue. Le résultat en fut qu’entre 1929 et 1933 l’économie américaine s’est contractée de près de 30 %, le chômage est passé à 25 % et les prix ont chuté de plus de 5 % par an. En 2020, comme en 2008, les gouvernements et les banques centrales ont réagi beaucoup mieux. Sans la coopération intense entre les responsables de la politique budgétaire et monétaire, en tant que "payeurs et prêteurs en dernier recours", les dommages économiques auraient été beaucoup plus importants et aussi beaucoup plus permanents.

3. La dynamique de la dette publique

Des rapports alarmistes concernant la viabilité de la dette publique dans les économies occidentales ont longtemps été populaires, mais largement infondés. Ce n’est pas tant le niveau du ratio d’endettement qui importe, mais l’interaction entre trois variables macroéconomiques. Il s’agit du solde budgétaire hors paiements d’intérêts (ou solde primaire), du taux d’intérêt implicite sur l’encours de la dette publique et de la croissance nominale future (croissance réelle plus inflation). Si nous appliquons cela à la situation belge, on constate que l’important déficit primaire (9,5 % du PIB) et la forte contraction économique (8 %) font passer le taux d’endettement de 100 % à 120 % du PIB en 2020. Toutefois, le contexte de taux d’intérêt bas de la dernière décennie, le fait que notre pays puisse aujourd’hui emprunter sur dix ans à un taux négatif (-0,4 %), ainsi que la perspective que le déficit primaire diminuera sensiblement dans les années à venir dans un contexte de reprise économique, offrent du réconfort. Dans le scénario de base, le taux d’endettement se stabilisera relativement vite avant de diminuer progressivement par la suite. En effet, la croissance nominale sera nettement supérieure à la charge d’intérêt implicite.

4. Pas de "trade-off" entre économie et santé

Au début, de nombreux observateurs ont souligné l’arbitrage qui existerait entre la santé de la population et les performances économiques. Mais plusieurs études concluent que ce compromis n’existe pas. Il ne s’agit pas de la santé ou de l’économie. C’est les deux. Les responsables politiques suédois ont donné au virus une grande marge de manœuvre, mais cela n’a pas amélioré les résultats économiques. Alors que l’économie suédoise s’est contractée de 8,1 % au cours du premier semestre, les économies du Danemark, de la Norvège et de la Finlande ont chuté respectivement de 8,3 %, 6,7 % et 5,7 %. Malheureusement, en proportion du nombre d’habitants, il y a eu cinq à dix fois plus de décès en Suède. Nous constatons également que le pays a très récemment eu recours à des mesures plus drastiques. La forte reprise économique en Chine, après que le virus y a été pratiquement contenu, en est une autre illustration. À titre de comparaison, la deuxième vague d’infections a de nouveau frappé l’économie européenne au quatrième trimestre. Et la troisième vague aux États-Unis n’est pas non plus de bon augure. Il est désormais clair que la peur du virus lui-même et l’incertitude associée sapent l’activité économique. Les recherches confirment que cela se produit avant même que les mesures de confinement officielles ne prennent effet.

5. La gestion de la crise du Covid-19 fait la différence

Tout cela, ainsi que la nature typiquement exponentielle d’une épidémie virale, signifie qu’il est crucial de prendre des mesures rapides, décisives et soutenues. Il est frappant de constater que de nombreux pays asiatiques - pensez à la Chine, au Japon, au Vietnam, à Taïwan et à Singapour - obtiennent de meilleurs résultats, tant sur le plan économique que sanitaire. D’autres expériences récentes avec des virus aident, ainsi qu’une meilleure traçabilité des infections, mais les citoyens semblent également y être plus conscients que le comportement individuel de flibustier a des conséquences indésirables au niveau de la communauté. Aucun économiste ou virologue ne prétendra que le bien-être psychosocial ne compte pas, au contraire. Mais le vrai progrès dans ce domaine ne viendra qu’une fois le virus sous contrôle. Heureusement, l’excellente nouvelle concernant les vaccins signifie qu’il y a la lumière au bout du tunnel. Et tout comme pour les grandes percées technologiques du passé, nous constatons une fois de plus que de grandes réalisations sont possibles lorsque marché et gouvernement joignent leurs efforts. Cela offre de l’espoir et des perspectives pour faire face à la crise climatique ainsi qu’à d’autres crises futures.