Une opinion de Philippe Lamberts et de Saskia Bricmont, respectivement co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen et députée européenne Ecolo, membre de la Commission LIBE.

C’est une angoisse que nous ressentons toutes et tous. À l’origine, elle était plutôt fugace. Mais, au fil des années, à mesure que le changement climatique est devenu incontestable, elle s’est installée durablement dans nos esprits : et si tout s’effondrait ? Et si nos enfants et petits-enfants étaient réduits à la survie ?

Cette peur du futur est légitime. Depuis des dizaines d’années, les rapports scientifiques tirent la sonnette d’alarme : les ressources s’épuisent, la biodiversité se dégrade, la température augmente et les glaces fondent.

Deux interrogations découlent de ce constat. Tout d’abord, quelle forme prendra l’effondrement annoncé ? Assisterons-nous à la fin d’un monde, celui du consumérisme et de la croissance sans fin ? Ou à la fin du monde ? La réponse dépendra de notre capacité collective à réussir ou non la transition écologique de nos sociétés.

Deuxièmement, face aux bouleversements attendus, prendrons-nous le chemin de l’entraide ou du chacun pour soi ? Autrement dit, donnerons-nous à la transition une direction solidaire ou sécuritaire ?

Bien qu’elles soient fondées, ces interrogations auraient de quoi susciter l’étonnement de l’autre côté de l’hémisphère. Car, si l’effondrement ne constitue qu’un horizon menaçant en Occident, il est déjà devenu une réalité pour de nombreuses populations du monde. Personne n’aurait l’indécence de demander à un réfugié perdu en pleine mer Méditerranée si le futur l’angoisse. La survie est déjà son quotidien. Dans son cas - partagé par des centaines de millions d’êtres humains - le changement climatique ne vient qu’aggraver les formes de violence et d’inégalités auxquelles cette personne a été, est, et sera encore confrontée tout au long de sa vie.

Le futur est imprévisible. Mais, la politique migratoire de l’Union européenne peut nous en donner un avant-goût. Face à celles et ceux qui subissent déjà l’effondrement, nos gouvernements optent pour la voie sécuritaire, celle de l’Europe forteresse.

Zones postapocalyptiques

En 2013, le Sud-Coréen Bong Joon-Ho - lauréat de la Palme d’or à Cannes en 2019 pour Parasite - réalisait Le Transperceneige. Ce film d’anticipation relate l’histoire des derniers survivants du choc climatique, enfermés dans un train forcé de rouler continuellement. Les passagers des derniers wagons sont contraints de vivre dans la promiscuité et le rationnement. À l’opposé, ceux occupant les autres voitures vivent dans un environnement luxueux.

Aujourd’hui, les habitants des premiers wagons vivent à Neuilly-sur-Seine, Notting Hill, Gstaad, ou Laethem-Saint-Martin. Ceux des derniers compartiments se trouvent à Lesbos, Samos, Chios, Leros et Kos : les cinq îles grecques qui accueillent actuellement des demandeurs d’asile.

C’est à Samos que s’est rendu récemment l’eurodéputé écologiste Damien Carême, en compagnie d’une journaliste du média français Konbini. Prévu pour recevoir 650 personnes, le camp en "accueille" dix fois plus. Les images et témoignages de ce reportage sont révoltants. Dans ce hotspot surchargé, où décharges et eaux usées s’accumulent à ciel ouvert, l’Union européenne a enlevé à ses habitants le droit d’être des êtres humains. Comment rester indifférent au cas d’Haymanuta, cette jeune femme enceinte de sept mois à qui toute assistance médicale est refusée ? Ou d’Ali, mineur non accompagné sujet à des violences quotidiennes ?

Cette souffrance infligée à celles et ceux qui cherchent notre protection est insupportable. Elle doit cesser immédiatement pour laisser place à une politique migratoire humaine.

Notre avenir commun

Plutôt que de financer des politiques sécuritaires coûteuses et inefficaces, les budgets européens devraient être réorientés vers le soutien aux opérations de recherche et de sauvetage en mer et à une politique d’accueil digne de ce nom. Cela suppose d’améliorer significativement les conditions de vie dans les centres pour réfugiés, en fournissant à ces derniers les besoins de base : eau, alimentation, logement, habillement, sécurité et protection ; surtout des femmes, des enfants et des mineurs non accompagnés particulièrement vulnérables et soumis à toutes sortes de formes de violences. De même, il faut d’urgence établir des voies d’accès sûres et légales pour les migrants, en mettant en place un visa humanitaire européen. Enfin, l’établissement d’un système de relocalisation plus juste, plus solidaire et efficace est nécessaire pour assurer une répartition équitable des migrants au sein de l’Union. Vu l’aggravation de la situation, les pays transfrontaliers (Grèce, Italie, Espagne, etc.) ne sont en effet plus en mesure d’accueillir dans des conditions dignes toutes les personnes qui gagnent le territoire européen chez eux.

C’est dans la gestion de la crise migratoire actuelle que se joue notre avenir. Nous ne pourrons jamais réussir une transition écologique et solidaire en Europe en déniant toute humanité à celles et ceux qui veulent juste vivre dignement.

Le temps nous est compté. Alors, avant de poursuivre leur construction, ayons l’intelligence de reconnaître qu’aucun mur ne sera assez haut, ni assez épais pour isoler l’Europe des défis du XXIe siècle.

Titre de la rédaction. Titre original : "L’effondrement concerne-t-il les Blancs ?"