Opinions
Une opinion de Céline Tellier, directrice d'Inter-environnement Wallonie, membre de la Coalition climat.


Ne cédons pas à la colère après la dernière provocation du gouvernement fédéral. Michel II doit maintenant enclencher une action d’envergure, permettant à la Belgique de sortir de sa torpeur.


Septante cinq mille citoyens ont battu le pavé ce 2 décembre pour réclamer une politique ambitieuse. Ils l’ont battu, le pavé. Ils ne l’ont pas saisi et balancé sur une vitrine ou un policier. Parce qu’ils ont eu la faiblesse de croire que se mobiliser un dimanche pluvieux par dizaines de milliers serait considéré comme significatif par nos édiles politiques. Ils sont venus, ces Belges qui, pour bon nombre d’entre eux, n’avaient jamais manifesté. Ils ont appelé leurs voisins, amis, collègues, ont rassemblé leurs patrouilles, leurs clubs, ont tenu la main de leurs enfants, malgré la crainte, peut-être, de certains débordements qui n’auront finalement pas lieu. Ils ont pris de leur temps et de leur énergie pour miser ce qui leur reste d’espoir à réclamer un avenir viable, un droit à la vie, tout simplement !

Et comment le gouvernement fédéral a-t-il réagi ? En tentant de bloquer (avec la seule Tchéquie) l’ambition européenne en matière d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables ! Comment ne pas comprendre la colère qui nous a envahis devant ce positionnement apparaissant comme une provocation à destination des manifestants du 2 décembre et comme un véritable déni de l’enjeu climatique ?

Mais nous ne voulons pas céder à la colère. Nous voulons encore croire qu’une politique climatique courageuse et visionnaire pourra être mise en place au niveau belge et coordonnée par le gouvernement Michel II. Le départ de la N-VA, désignée bien souvent comme l’acteur bloquant l’ambition climatique fédérale, laisse maintenant les partis de la majorité, dont le MR, face à leurs responsabilités. Charles Michel s’étant engagé à faire du climat l’une de ses trois priorités de fin de législature, nous voulons ici rappeler ce que cela implique pour nous, représentants du mouvement environnemental.

Les lignes de force d’une politique climatique

Tout d’abord, de l’ambition. À ce jour, les contributions volontaires des États signataires de l’accord de Paris nous amènent à plus de 3 °C de réchauffement climatique en 2100, soit le double de l’objectif. La Belgique doit s’aligner sur ses voisins et soutenir l’effort de réduire les émissions de CO2 de l’Europe d’au moins 55 % en 2030 par rapport à 1990, en portant un message fort sur la scène européenne. Parallèlement, elle doit assurer sa part de financement climat afin de permettre aux pays du Sud, moins émetteurs, un développement soutenable. Au niveau belge, elle doit aboutir à une feuille de route concrète, sous la forme d’un Plan national énergie-climat qui mette notre pays sur la voie d’une transition juste vers une société décarbonée.

Ensuite, une gouvernance et des moyens à la hauteur. Ancrer cette ambition climatique dans une loi. Assurer une coordination de la politique climatique entre fédéral et régions (totalement absente au niveau gouvernemental ces derniers mois, alors qu’une résolution interparlementaire vient d’être votée par tous les Parlements du pays). Doter l’administration et la politique scientifique de moyens suffisants, ce qui est loin d’être le cas.

Enfin, nous exigeons de la cohérence. Si le climat est la priorité, il doit être au centre de toutes les décisions du gouvernement. Cela signifie que toute proposition de politique publique doit désormais être évaluée au regard du budget carbone disponible pour l’Europe et la Belgique, en cohérence avec l’accord de Paris. Les investissements et politiques qui aggravent la crise climatique doivent être abandonnés sans délai.

Une transition juste

L’exigence de solidarité est au cœur du mouvement environnemental. Cette transition juste doit se traduire dans les actes du gouvernement, dès aujourd’hui, à travers trois dossiers concrets, afin de ne laisser personne de côté.

Si la cohérence exige d’intégrer davantage le climat dans le "fiscal shift", la mise en place d’une nécessaire tarification carbone doit s’inscrire dans une réforme plus globale de la fiscalité, comme le souligne en filigrane le mouvement des gilets jaunes. Dans ce contexte, et alors que le "tax shift" demeure un dossier phare du gouvernement, celui-ci doit dès aujourd’hui y intégrer la réflexion sur le juste prix de la pollution. Le fiscal shift doit être aussi l’occasion d’aller bien plus loin que le "cash for car", qui ne sera pas suffisant pour enclencher de réels effets en matière de mobilité, et mettre un terme au système inéquitable et polluant des voitures de société.

Le tout, bien sûr, accompagné de mesures sociales fortes pour ne laisser personne de côté et faire en sorte que cette transition écologique soit aussi juste et solidaire. Conjuguer justice et climat, c’est aussi s’assurer que l’effort en matière de transition énergétique soit porté de façon équitable par l’ensemble des acteurs, sans privilégier les grosses industries en leur offrant un tarif énergétique préférentiel global ("norme énergétique"), qui impacterait d’autant plus la facture des citoyens et des PME. L’argument du risque de délocalisation ne vaut en effet pas pour l’ensemble des industries. Le débat doit être ouvert sur qui participe au financement de la transition énergétique et ne pas porter que sur les ménages et les PME.

Enfin, une réduction générale de la TVA sur l’électricité allégerait certes la facture globale des ménages, mais avantagerait surtout les gros consommateurs, qui sont aussi généralement les plus aisés. À l’heure où les ressources publiques sont limitées, nous privilégions des mesures mieux ciblées socialement à travers notamment une tarification progressive de l’électricité (plus on consomme, plus on paie cher ses kWh), des aides à la rénovation du bâti qui permettront de diminuer la facture des ménages et un soutien à la proximité domicile-travail (budget logement plutôt que mobilité, lancement d’une révision de la fiscalité immobilière pour favoriser l’habitat dans les centres urbains et villageois) qui permettront de réduire la dépendance de tous à la voiture.

Nous tous, citoyens engagés et conscients des risques pour notre humanité, notre bien-être et notre sécurité, attendons du gouvernement Michel II qu’il enclenche une action d’envergure, permettant à la Belgique de sortir de sa torpeur en matière de climat. Une toute première étape sera de rencontrer le mouvement environnemental, lanceur d’alerte depuis plus de 40 ans.