En ces temps de crise et de confinement, la littérature ne sert pas uniquement à nous donner distraction et plaisir.

Un caillou dans la chaussure. Une chronique de Michel Claise.

À quoi peut donc bien servir la littérature en ces temps de crise et de confinement ? La première réponse qui vient à l’esprit est la distraction qu’elle peut nous apporter durant cette solitude imposée et l’opportunité de découvrir le plaisir de la lecture pour les uns, ou pour d’autres, de trouver enfin le temps d’attaquer la pile de bouquins achetés pendant l’année qui traînent sur la table de nuit et dont la plupart d’habitude finissent dans la bibliothèque sans être lus. Mais il y a, bien entendu, une tout autre approche. La littérature foisonne de romans décrivant toutes sortes de pandémies et cela n’a rien de surprenant. L’Histoire est parsemée de ces virus, bactéries, méningite, VIH, Ebola, qui ont marqué nos mémoires et tatoué nos ADN. Rien d’étonnant dès lors que l’imagination des auteurs se soit emparée de cette thématique pour en développer toute la dramaturgie et faire peur au lecteur assoiffé de frissons. Le Clezio, La Quarantaine , Jack London, La Peste écarlate , Defoe, Journal de l’année de la peste … La liste est longue mais, le but de ces écrivains est-il réduit à livrer une fiction proche du réel et se contenter d’une trame descriptive ? Et s’il y avait, dans ces textes durs, miroirs de tous les drames, une multitude de messages qui dépassent la simple description de ceux-ci ?

Subtilement, dans la fable Les Animaux malades de la peste , Jean de la Fontaine écrivait : "Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés." Tous… Oui, nous sommes aujourd’hui tous frappés par le Covid-19, sans être nécessairement infectés. Apeurés par le fait que nous pourrions contracter le virus, déchirés par le sort de nos proches qui en sont atteints, émus par la situation catastrophique des homes, des hôpitaux et le sacrifice du personnel soignant, inquiets pour tous ces peuples qui ne disposent pas du minimum de soins hospitaliers, furieux contre les impérities des gouvernements, conscients des conséquences économiques et sociales dont on sait déjà qu’il est inutile de les minimiser… Quant à la "peste" évoquée par le génial fabuliste, elle n’est que le symbole des inégalités sociales de son époque. De toutes les époques.

Oui, la littérature a une fonction essentielle, celle d’être un des vecteurs de combat des idéologies positives par sa liberté d’expression. Dans l’évocation des romans ayant choisi les pandémies pour thématique, une des grandes références est le chef-d’œuvre universel La Peste de Camus écrit en 1947. Il s’agit clairement d’une analogie au nazisme, qui s’est étendu dans toute l’Europe comme une épidémie, rappelant in fine "que le bacille ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi…" De quoi frémir, lorsque, impuissantes, les démocraties constatent la résurgence actuelle de l’extrême droite, et que le président hongrois Viktor Orban profite de l’actuelle pandémie pour s’octroyer des pouvoirs destinés à tout autre chose qu’à préserver son peuple des attaques du virus. Et quand le monde scientifique aura trouvé le vaccin, à quoi faudra-t-il s’attaquer ? La crise financière annoncée sera pire que celle de 2008, clament les experts. Un terrain propice à la destruction du tissu social négligé par la mondialisation et à la prise de pouvoir économique des organisations criminelles qui dilueront l’argent sale dans l’économie licite, exsangue. Et la "peste" de Camus de se décliner à l’infini.

La littérature est aussi le terreau propice aux démarches intérieures. Le moment n’est-il pas venu de déguster à nouveau le Décaméron de Boccace, un récit qui s’étale en dix journées dont la première est consacrée à la description des ravages de la peste dans la ville de Florence en 1348 ? "Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux […] en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu, soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés." Sept jeunes filles et trois jeunes gens décident de quitter la ville et de se confiner dans un coin de campagne tel un paradis terrestre. Chaque jour, l’un d’entre eux raconte une histoire, abordant un thème de la société, évoquant tant l’amour physique que courtois, écartant l’influence de l’Église avec un certain anti-cléricalisme qui fut reproché à l’auteur, finissant ainsi dans la liberté de propos à tracer un idéal de vie. Comme une invitation à faire de tout confinement un coin de paradis intérieur, profitant du choc de la brutalité d’une épidémie pour entamer une réflexion de nature initiatique, celle qui précède toutes les actions dont cette Humanité a bien besoin.

Le Clezio disait : "La littérature, en fin de compte, ça doit être quelque chose comme l’ultime possibilité de chose offerte, la dernière chance de fuite." Doutez-vous encore de son utilité ?