Une opinion d'Arnaud Join-Lambert, professeur de théologie à l’UCLouvain.

Le coronavirus est tenace, menaçant tout ce qui structurait notre vie assez paisible en Occident. Il s’attaque même au calendrier. Après avoir assommé Pâques, il menace Noël. Les déclarations étranges se succèdent. Le premier ministre irlandais fut le premier responsable politique à vouloir "sauver Noël" comme grande fête familiale. Les inquiétudes des acteurs économiques répétées dans les médias, se résument par souhaiter un retour "à la normale" le plus vite possible avant Noël pour permettre la consommation et sauver l’économie. Le 27 octobre, l’infectiologue de l’hôpital Érasme de Bruxelles mettait en garde sur la manière de fêter Noël comme potentiellement dangereuse (repas, retrouvailles et embrassades, cadeaux). Elle proposait même de reporter les fêtes de fin d’année à juillet-aout. En tout cas, disait-elle, il faut fêter "autrement".

Le dévoilement d’un invisible

Nous sentons une tension entre ce désir d’un retour à la normale et la certitude que ce ne sera pas le cas. Il faut alors s’interroger sur ce que signifie cette projection vers un Noël "à la normale". S’il s’agit de festoyer avec force dinde et champagne, alors c’est indécent. Comme s’il fallait effacer au plus vite les multiples drames et toute la souffrance qui sont vécus ces jours-ci. Osons aller plus loin. C’est aussi un contresens du mystère même de Noël, "mystère" compris ici dans son sens originel de dévoilement d’un invisible. Ce que l’on voit est la précarité absolue d’un couple à Bethléem il y a 2000 ans, sans hébergement pour donner naissance à leur enfant. Nos crèches de Noël sont sans doute trop romantiques, pour traduire correctement le drame qui se joue ici. Des bergers, des très pauvres à la marge de la société de l’époque, viennent à cette étable. L’invisible est dit par la description haute en couleurs des anges. Dans l’insignifiance de cet évènement marginal difficile se manifeste toute la puissance de l’amour de Dieu. Une fraternité nouvelle est rendue possible. Telle est la foi chrétienne et tel est le sens profond de Noël célébré chaque année.

Les luttes et les soins vécus dans les hôpitaux et les homes actuellement sont probablement plus proches du mystère de Noël que les bûches et bulles dans des salons confortables. Alors oui, il va falloir célébrer un Noël "pas normal". Même les liturgies seront différentes. Si le pape sera seul dans la basilique Saint-Pierre à minuit, ce n’est pas pour que tous les catholiques se limitent à le regarder sur leur écran. Même si le gouvernement autorisait les célébrations publiques, ce serait un nombre limité de personnes dans les églises, entravées par les normes sanitaires indispensables. On sera loin du demi-million de personnes des années "normales" en Belgique. L’enjeu est donc ailleurs et les célébrations aussi. L’enjeu est dans nos rues, devant nos portes ! Les célébrations seront dans les familles, petites "églises domestiques", enrichies autant que possible par la présence de voisins et voisines isolés. On y célèbrera autour de la crèche, symbole plus fort que jamais de la fragilité en ce temps de pandémie. Osons rêver : sortons fêter Noel dans nos rues, sans exclusive ni communautarisme. Alors que nos familles seront peut-être bloquées au loin, osons un Noël pas normal où des voisins fêtent à distance sanitaire d’1,5 mètre, s’offrant les uns aux autres une soupe, une tarte, un kebab, un bretzel ou un vin chaud. Chaque foyer, quel que soit sa taille, pourra allumer dans la rue un foyer symbolique (bougie ou autre), dessinant des chaines d’espérance lumineuse au cœur de notre quotidien si tristement confiné cette année. La foi des uns (chrétiens et autres croyants) et l’incroyance des autres pourraient ici se nouer dans le souci des plus isolés et vulnérables de nos quartiers, esquissant le temps d’un Noël ce que serait l’horizon utopique d’un vivre ensemble.

Redécouvrir le sens de Noël

Pour ce Noël 2020 pas normal, la célébration la plus authentique sera alors le partage, dans la simplicité et le souci de nos proches et de nos voisins. Finalement, l’occasion est donnée à nos sociétés occidentales de redécouvrir un sens de Noël autre que ce dont on l’a surchargé de consommations matérialistes de toutes sortes. Ce "pas normal" serait alors comme un retour à l’authentique normalité de Noël. Un petit pas, "pas normal", tout près de chez soi, pour de la joie et une grande bouffée d’air frais et d’espérance.