Une analyse de Bernard Rimé, professeur émérite de psychologie à l’UCLouvain, recueillie par la rédaction.

“On a affaire à une image qui a un impact émotionnel fort et qui est choquante : personne ne supporte voir un petit enfant être bousculé par un adulte de passage. Si la victime avait été un adulte, la vidéo n’aurait pas eu un tel impact. Notre sensibilité est grande vis-à-vis des enfants et de leur fragilité. Nous sommes construits pour les protéger.

Il s’ensuit une spirale communicative qui est bien connue, décrite et documentée dans la littérature scientifique. La première personne qui va poster la vidéo ne peut que l’accompagner d’un message émotionnel fort. Or, quand on partage une émotion, on produit une émotion chez son lecteur qui, à son tour, va la propager. Dès cet instant, les messages forts s’enchaînent, produisant une spirale émotionnelle qui va nous conduire à son paroxysme.

Ce qui nourrit également cette spirale est le fait que les personnes qui y participent vivent une émotion collective, participent à un processus social qui élève en eux le sentiment d’intégration, de bien-être, une confiance en soi due au sentiment de partager l’avis d’un grand nombre de contemporains. On se sent donc mieux, plus fort, sans doute d’autant plus après une année de confinement. Mais cela engendre aussi des phénomènes de polarisation, des clivages que l’on retrouve désormais dans les urnes.

Les réseaux sociaux renforcent également cette spirale car ils donnent l’opportunité aux gens de s’exprimer directement, instantanément, sans délais, au moment où la charge émotionnelle est la plus forte. Or, quand vous devez attendre une heure, un ou plusieurs jours pour partager une émotion, la charge de celle-ci se sera estompée.

Je ne sais pas s’il y a lieu ou non de regretter cette influence des réseaux sociaux sur le débat public : c’est un état de fait. Pour autant, si on ne souhaite pas encourager ce mouvement, il revient à chacun d’être conscient de cette immédiateté et de ses possibles effets pervers. Nous pouvons prendre les attitudes nécessaires pour ne pas engendrer de telles propagations en gérant, mesurant, contrôlant nos réactions. Il existe pour cela une règle fondamentale : si un jour quelque chose provoque chez vous de la colère, vous avez intérêt à compter jusqu’à 10 avant de réagir. Vous observerez que cette colère sera moins forte, plus raisonnée. Si vous vous exprimez directement, vous allez produire autour de vous des conséquences, et pas toujours les meilleures, qui seront équivalentes à cette expression émotionnelle.

Enfin, pour expliquer l’attrait de cette vidéo, on peut évoquer comme cause secondaire le fait que l’être humain aime se pencher sur des évènements qui sortent de l’ordinaire. Gérer de tels évènements extraordinaires, par nature menaçants, contribue au sentiment de sécurité. Il faut donc pouvoir les situer, les analyser, les comprendre pour les reconnaître, pour en assurer un meilleur contrôle, la réaction la plus adéquate possible. C’est pour cela que les films à sensations ou les films “catastrophes” provoquent un tel attrait. Et on observe d’ailleurs, à travers plusieurs expériences, que les personnes qui regardent de tels films sont mieux armées, davantage outillées que les autres, mieux organisées mentalement pour faire face à des évènements imprévus.”