Une chronique d'Éric de Beukelaer (https://ericdebeukelaer.be).

Il y a peu, paraissait dans La Libre l’interview d’un homme aux responsabilités importantes. À la question du sens de l’existence, il répondit avec franchise : “Je ne crois pas qu’il y ait une vérité intrinsèque. Le sens se construit en se racontant des histoires. J’aime la philosophie qui tente de donner du contenu à ce qui, a priori, n’en a pas. Pour moi, la vie n’a pas plus de sens que celui que l’on donne à une œuvre d’art.” Contre ce genre de raisonnement, l’objection est d’ordre logique : “Cher Monsieur, ce que vous exprimez, a-t-il du sens ?” Si “oui”, cela contredit le propos. Si “non”, votre affirmation est “insensée”… Je ne cherche pas ici à me moquer, mais à illustrer que “le réel qui fait sens” s’impose à nous. Le “je pense, donc je suis” de Descartes crée l’illusion que ce sont nos pensées qui ordonnent la réalité. Mais non – le subjectivisme cartésien se voulait méthodologique et non ontologique (au niveau de l’être des choses). La formule première est plutôt : “je pense, parce que je suis”. “Parce que je suis” dans un monde qui fait sens – sans quoi il n’y aurait ni pensée, ni langage.

Si le sens s’impose à nous, son fondement nous échappe, car il transcende l’espace et le temps. Il surpasse donc notre capacité cognitive. L’intelligence peut creuser le sens de la vie, se l’imaginer et même le formuler, mais non le concevoir (soit l’enfermer dans un concept). Pour exprimer ce qui est de l’ordre de l’infini et de l’éternel, le langage se doit donc de quitter le registre du pur raisonnement logique pour s’ouvrir au théo-logique, qui tente d’exprimer des choses sensées sur le Mystère. Ainsi advient le dogme.

Nul n’échappe au dogme

Le dogme a mauvaise presse. Il est considéré comme une barrière à la “libre-pensée”, non seulement par les laïques, mais aussi par nombre de croyants. Ainsi Frédéric Lenoir, déclarant dans un autre quotidien : “J’étouffais dans les dogmes et dans cette idée que la vérité était là, dans l’Église et pas ailleurs. […] Au fond, je me définis comme chrétien, lié au Christ, mais libre-penseur.” Pourtant, sans dogme, pas de discours sur le sens de la vie. Même celui qui dit : “Dieu n’existe pas”, émet un dogme. Il s’exprime sur ce qui le dépasse et utilise des mots dont il ne maîtrise pas pleinement les contours : de quel “Dieu” parle-t-il ? Celui de son enfance ? Celui des philosophes ? Et que veut dire “n‘existe pas” ?

Nul n’échappe au dogme. Alors pourquoi ce désamour ? Parce ce que la tentation universelle est de confondre le dogme avec une théorie, soit une tentative d’explication du réel que notre intelligence maîtrise et qui est objet de connaissance. Alors, le langage du dogme se travestit en dogmatisme. Exemple : trop de chrétiens voient en la “Trinité” une “définition chrétienne de Dieu” à laquelle on adhère ou pas, comme à un théorème. Alors que le dogme de la Trinité ne donne que d’entrevoir l’insondable Relation d’amour divin, révélée en Christ. Le dogme ne définit jamais, vu que ce qu’il vise – et qui est de l’ordre de l’éternel et de l’infini – échappe à toute définition. Le dogme pose une balise qui garde le Mystère. Dans l’histoire chrétienne, l’hérésie est toujours du côté des tentatives de “système”, là où l’orthodoxie cherche à préserver le Mystère. Si j’affirme que Jésus le Christ est vrai Dieu et vrai homme, je ne définis rien. Je pose une balise, qui délimite le territoire de la révélation chrétienne. Cette balise avertit : si vous réduisez le Nazaréen à sa dimension humaine, ou au contraire affirmez sa divinité sans maintenir sa totale humanité, vous abîmez le mystère d’Amour qu’exprime l’incarnation, pour le rationaliser. L’orgueil du dogmatisme rassure, mais il étouffe l’âme et – sous sa forme radicale – devient meurtrier. L’humilité du dogme se contente de baliser le Mystère, afin d’inviter à la quête spirituelle.