Une opinion de Paul Jorion - Essayiste et blogueur.

Nous pourrions nous demander si, au gré des événements actuels (renforcement de l’Etat policier, érosion des droits acquis par les travailleurs par la lutte, tel le droit de grève, libéralisation des échanges débouchant sur l’arbitraire, telle que prévue par le TTIP), le socialisme serait le mouvement constructeur d’un autre monde, pour nous-mêmes et pour nos enfants.

Le moment est venu d’en retrouver le sens originel en concrétisant des principes de solidarité malheureusement devenus pour nous trop lointains.

Trois axes sont envisageables pour reconstruire une société plus égalitaire et moins inflexible envers ses malchanceux : une répartition nouvelle des richesses prodiguées par la terre, faisant de la gratuité son fer de lance, une taxation universelle du travail fourni par les machines remplaçant les humains dans l’emploi, un retour à une économie saine, libérée du parasitisme exercé sur elle aujourd’hui par la spéculation.

Le premier axe est celui de la gratuité. Nous avons été privés de manière injuste au fil des siècles des bienfaits que notre planète prodigue en réalité à chacun en tant que citoyen universel, tandis que cette phase de spoliation générale s’achève à l’évidence aujourd’hui par une détérioration sans doute irréversible de notre habitat terrestre. Certains proposent, dans ce contexte, d’attribuer une allocation universelle, dont le danger serait de mettre à mal ce qui subsiste parmi nous de la solidarité.

Ne conviendrait-il pas, à la place, de rendre à chacun ce qui lui est dû, à savoir la possibilité de se nourrir, de se vêtir, de se loger gratuitement ? Robespierre déclarait dans son "Opinion sur les subsistances" : "Il n’est pas nécessaire que je puisse acheter de brillantes étoffes, mais il faut que je sois assez riche pour acheter du pain pour moi et pour mes enfants. […] Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants." Qu’ajouter à cela ? Le marché absorbe en un rien de temps toute allocation, toute prime, en augmentant les prix d’autant, alors que la gratuité est elle à l’abri d’une telle ponction.

Le deuxième axe s’ouvrant à nous pour renouer avec le socialisme est de répartir dans la communauté les bénéfices du progrès technologique, en taxant le travail des robots et des logiciels au même titre que celui des êtres humains. La machine remplace la femme et l’homme au travail comme nous l’espérions, mais nous souhaitions que ce soit au bénéfice de tous. Or que voyons-nous aujourd’hui ? Celle ou celui remplacé par la machine est jeté sans armes sur un marché de l’emploi chaque jour plus exigu, alors que celle-ci génère par ailleurs les dividendes plantureux des actionnaires et les bonus extravagants des dirigeants des plus grosses entreprises. Comme à l’aube de la Révolution industrielle, les promesses de cette nouvelle ère de libération ne se réalisent que pour un petit groupe se qualifiant lui-même "d’élite" et laissent la grande masse de la population plus démunie qu’avant, par manque non plus cette fois de pain mais bien souvent, d’éducation.

Le troisième axe est de mettre la spéculation hors d’état de nuire, non pas en la taxant mais en l’interdisant comme c’était le cas autrefois - paradoxalement peut-être - à l’âge d’or du capitalisme. Au grand malheur des travailleurs qui ont fondé notre société, la spéculation qui gangrène celle-ci depuis 150 ans (depuis l’abrogation des lois raisonnables qui interdisaient jusque-là "les paris à la hausse ou à la baisse des titres financiers") les prive des fruits de leur labeur, en les soumettant au joug des spéculateurs, augmentant les inégalités de richesses devenues maintenant scandaleuses.

Les citoyens d’aujourd’hui et leurs descendants sont asservis à une dette dont ils ne sont majoritairement pas responsables. La recherche exclusive du profit personnel conduit notre espèce à l’abîme, l’entraide engendre au contraire l’espoir de son salut.

Les trois axes décrits sont réalistes et dignes de l’esprit socialiste, qui est de rendre à chacun sa dignité dans une société non pas fondée sur des rivalités exacerbées seulement par le lucre, mais authentiquement solidaire.

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