Une carte blanche du Docteur Jacques Longueville, professeur ém., Faculté de médecine et médecine dentaire, Université Catholique de Louvain. Ancien Président de la Chambre des Médicaments à Usage Humain, Agence Fédérale des Médicaments et des Produits de Santé, Service Public Fédéral Santé Publique. S’exprime à titre personnel.

Depuis plusieurs mois, les articles de presse, les émissions de radio ainsi que les programmes de télévision consacrés à la problématique du Covid-19 foisonnent, tentant d’apporter une réponse à l’inquiétude de nombreux citoyens. Une question revient avec insistance sur le devant de la scène : faut-il ou non se faire vacciner ? Trancher ce nœud gordien paraît à première vue une gageure ; pourtant ce n’est pas le cas à condition que le problème soit résolu en dehors de toute prise de position dogmatique ou tentative de mystification par des fake news, c.-à-d. des fausses informations diffusées volontairement à grande échelle.

Trop souvent les débats actuels affrontent une diabolisation compulsive des vaccins ; ceux-ci, clament haut et fort certains opposants, seraient responsables d’atteintes graves à notre santé. Il est frappant de constater que de telles accusations prennent essentiellement pour point de départ, si pas uniquement, des maladies dont la cause n’a pas encore été identifiée et contre lesquelles il n’existe pas encore de traitement curatif. Sont cités par exemple l’autisme, l’Alzheimer, la sclérose en plaques, etc. mais jamais une affection curable comme la tuberculose ou évitable par une modification du style de vie, comme le cancer du poumon dû au tabagisme.

Aucun argument n'a de valeur face à un fait, dit un adage latin (Contra factum non valet argumentum). 

Où en sommes-nous actuellement dans les faits?

D’un côté, les sceptiques mettent en doute l’efficacité des vaccins dans la prévention de nombreuses maladies infectieuses, qu’elles soient bactériennes ou virales. Ils brandissent avec obstination les éventuels effets secondaires des vaccins anti-coronavirus pour justifier leur prise de position alors qu’ils ignorent s’il y en aura ou, dans l’affirmative, de quelle nature ils seront. Or, plusieurs dizaines de milliers d’êtres humains dans le monde ont déjà été vaccinés contre la Covid-19. Et jusqu’à présent, les autorités chargées de la pharmacovigilance n’ont pas déploré d’effets indésirables justifiant un refus de mise sur le marché. Certes, comme pour d’autres vaccins, on ne peut exclure l’apparition, çà et là, de réactions locales telles que rougeur avec gonflement furtif de la peau ou encore légère sensibilité douloureuse à l’endroit de l’injection. Ces réactions locales ne sont rien en comparaison de l’effet secondaire majeur, bien réel mais passé insidieusement sous silence, de l’absence de vaccination, à savoir le nombre de décès colligés depuis le début de la pandémie : Plus de 1,6 million dans monde dont 300 000 aux Etats-Unis, plus de 50 000 en France, Italie et Royaume-Uni, 18 000 en Belgique, etc.

De l’autre côté, il y a ces cohortes d’individus qui, devant l’ampleur et la gravité de la pandémie ont répondu « présent » lors des essais cliniques de vaccination. Les données recueillies lors du suivi de leur évolution montrent une efficacité, c.-à-d. une prévention de la maladie dans 90 % des cas, voire même un peu plus, et l’on peut dès lors envisager dans un avenir proche la délivrance d’une autorisation de mise sur le marché par les autorités régulatrices de l’Union européenne. On assiste d’ailleurs maintenant à un engouement pour la prévention vaccinale au point que les garants de la santé publique dans les différents pays sont contraints d’établir des critères de sélection des groupes prioritaires, étant donné que la production ne peut répondre suffisamment rapidement à la demande.

N’est-il pas paradoxal de constater que dans le monde entier le public attend avec impatience la mise à disposition d’un vaccin, et qu’en même temps des groupes de citoyens s’y opposent farouchement quand plusieurs types de vaccin sont disponibles? La découverte de moyens efficaces et sûrs de prévention devrait au contraire faire pousser un soupir de soulagement après les ravages causés par cette pathologie maligne, cet adjectif étant pris au sens de "qui peut entraîner la mort".

Dans les arguments avancés pour bannir la vaccination de l’arsenal thérapeutique se glissent souvent des fake news. Prenons l'exemple d'une de ces fausses informations souvent utilisées, à savoir la présence d’aluminium dans les flacons ou seringues. Cet aluminium serait responsable d’effets toxiques sur l’organisme humain. Avant de pointer un doigt accusateur sur cette présence, une information objective, non dogmatique, mérite d’être prise en considération. L’alimentation quotidienne des citoyens contient une quantité d’aluminium dix fois supérieure à celle contenue dans une seule dose de vaccin. Autrement dit, la quantité de ce métal administrée par deux injections de vaccin est 1800 fois inférieure à ce que le commun des mortels absorbe en un an (légumes, lait, produits céréaliers, boîtes de boissons, barquettes alimentaires, etc.). Si une personne présente des lésions dues à un excès d’aluminium dans le corps, il faut en chercher la cause dans l’alimentation ; le vaccin, lui, n’y est pour rien. Ajoutons que dans le cas précis du vaccin anti-coronavirus les flacons n’en contiennent pas. L’argument est donc non fondé et irrecevable.

Les vaccins à base d’ARN messager sont-ils dangereux ?

Non, l’ARN messager pénètre uniquement dans le cytoplasme et non dans le noyau des cellules du corps humain. Fabriqué en laboratoire, il ne peut pas être incorporé dans l’ADN (acide désoxyribonucléique) porteur de nos gènes, n’infecte pas les individus vaccinés et ne modifie pas l’ADN. Ce sont des groupes de travail multidisciplinaires constitués d’experts qui procèdent à une évaluation de l’innocuité, de l’efficacité et de la qualité des vaccins selon les mêmes normes que celles appliquées pour tout autre médicament. Notons qu’aux Etats-Unis une loi permet au public de prendre connaissance des données des essais cliniques, des délibérations et même de faire des commentaires. Il en est pratiquement de même dans l’Union européenne dès l’autorisation de mise sur le marché. La pharmacovigilance particulièrement rigoureuse n’a révélé aucun effet indésirable nécessitant l’interruption des études cliniques ; par prudence il est préférable que les immunodéprimés, les femmes enceintes et les patients aux antécédents allergiques renoncent à la vaccination, aussi longtemps que des données suffisantes dans ces groupes particuliers ne sont pas disponibles.

Le développement de ces vaccins a-t-il été trop rapide, a-t-on brûlé les étapes habituellement reprises dans les recommandations de bonne pratique ?

Il est vrai que, par comparaison avec ce qui s’observe avec les autres substances médicamenteuses, la durée du développement a été fortement raccourcie. On le doit à l’intervention de différents facteurs qui ont tous agi dans le même sens: montants gigantesques, publics et privés, investis dans la recherche, pression sur les chercheurs vu l’urgence sanitaire, technologie acquise par le passé dans l’élaboration de vaccins contre d’autres viroses (grippe, papillomavirus humain, Zika, Ebola, hépatite A, hépatite B, etc.), fabrication en laboratoire facile à maîtriser et, qui plus est, accélération de certaines procédures administratives dans l’évaluation de l’efficacité et de la sécurité du produit facilitant l’analyse et la prise de décision par les autorités régulatrices (European Medicines Agency ou EMA pour l’Union européenne; Food and Drug Administration ou FDA pour les Etats-Unis). En l’absence d’effets indésirables prohibitifs dans les études de phase 2, la production a débuté avant que celles-ci soient terminées de manière à démarrer les études de phase 3 sans délai après la phase 2. La recherche s’est déroulée dans le strict respect des exigences scientifiques et éthiques ; sur les 150 substances sélectionnées au départ, seules 10 ont été impliquées dans des études de phase 3 et, parmi elles, 5 attendaient jusqu’à tout récemment la validation par les autorités sanitaires. C’est chose faite aux Etats-Unis et au Canada, pays dans lesquels les experts ont recommandé il y a peu la mise sur le marché d’au moins un des vaccins. Le Royaume-Uni avait décidé unilatéralement d’enclencher la campagne de vaccination avant même de recevoir l’aval de l’EMA.

Se faire vacciner prochainement, n’est-ce pas servir de "cobaye" ?

Non, le vaccin a déjà été administré à une très large population (100 000 volontaires) et le doute quant aux vertus préventives n’est plus permis. En termes pratiques, le rapport bénéfice/risque est nettement en faveur de la vaccination ; le pourcentage d’efficacité constaté se situe aux environs de 90 %, voire plus. A l’opposé, le rejet de la vaccination fait courir un risque élevé de contracter la maladie, mortelle dans un pourcentage élevé de cas, et riche en séquelles chez les survivants.

N’est-il pas plus prudent d’attendre la publication des résultats dans des revues scientifiques de haut standing avant d’envisager la vaccination ?

Au début du mois de décembre 2020 deux publications ont été publiées dans des revues prestigieuses qui font autorité dans le monde entier. L’étude rapportée dans le New England Journal of Medicine (Etats-Unis) compare 22 000 volontaires vaccinés à un même nombre de personnes ayant reçu un placebo. Dans le premier groupe, on a observé 20 fois moins de cas confirmés de Covid-19 que dans le second groupe; pour être précis 8 et 162. Une différence apparaît déjà au douzième jour après la première injection. Les réactions locales, quoiqu’un peu plus fréquentes chez les vaccinés, sont légères à modérées et de courte durée. Aucun effet indésirable n’a été suffisamment grave pour entraîner le décès. A ce jour, deux cas de réactions allergiques ont été décrits, mais ces personnes avaient des antécédents allergiques. L’autre étude reprise dans le Lancet (Royaume- Uni) est une analyse intérimaire des résultats d’un essai clinique mené dans quatre pays. Un vaccin contre le Covid-19 préparé selon une autre technique (particules de virus atténué) y est comparé à un vaccin contre le méningocoque A, C, W et Y servant de contrôle. Sur près de 12 000 volontaires inclus, l’efficacité globale est de 70 %. On entend par là l’absence de cas de Covid-19 symptomatiques et virologiquement confirmés. L’incidence de réactions indésirables sérieuses (fatigue, inflammation ganglionnaire, etc.) est similaire dans les deux groupes (0,6 et 0,5 %).

D’où vient le rejet viscéral de la vaccination ?

Il est un constat interpellant : certains individus font plus confiance aux informations infondées diffusées tous azimuts grâce aux réseaux sociaux par des personnes dont ils ignorent tout sauf le nom, plutôt qu’à des scientifiques chevronnés dont le curriculum vitae, disponible sur la toile, démontre la compétence. Serait-ce la conséquence d’une recherche d’un coupable à l’incertitude du lendemain, une sorte de "mal à la vie" ? Ce comportement dénégatoire pourrait rentrer dans le cadre de la révolte face à une maladie grave, identifiée comme l’étape 2 (colère) du modèle de Kübler-Ross. Aux yeux des opposants, le coupable tout trouvé des maladies incurables ou dont on ignore la cause ne peut être que la vaccination. Une telle inculpation ne résiste pas à l’analyse factuelle et peut être facilement démontée. En effet, si dans une large population donnée, 75 % des individus ont été vaccinés, il n’y a rien d’étonnant à relever un taux de vaccination de 75 % dans une collectivité plus restreinte d’autistes par exemple, issus de cette population. Etablir un lien de causalité entre vaccination et autisme n’est rien d’autre qu’un déni de la démarche scientifique.

Que délivrer comme message permettant d’évacuer la réticence de ceux qui hésitent encore ?

Les faits permettent incontestablement de rassurer l’ensemble des personnes, particulièrement celles qui, sans raison objective, voient d’un mauvais œil l’apparition sur le marché d’un nouveau vaccin pourtant efficace et sans effet secondaire inacceptable.

A leur intention il suffit de rappeler les énormes progrès accomplis dans ce domaine au cours des cent dernières années au point que la grande majorité d’entre elles ignorent aujourd’hui tout, peut-être même le nom, des maladies infectieuses, redoutées autant que redoutables parce que très souvent mortelles, comme la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite, la fièvre typhoïde, etc. L’avancée la plus spectaculaire dans ce domaine concerne la variole (aussi appelée petite vérole), complètement éradiquée dans le monde, au point que la vaccination spécifique a pu être abandonnée il y a quarante ans déjà. La poliomyélite (autrefois connue sous le nom de paralysie infantile) a de même disparu dans tous les pays à l’exception de trois ou quatre états dans lesquels des groupes religieux font accroire aux habitants que la vaccination est une invention démoniaque destinée à les rendre stériles.

Le Conseiller médical principal adjoint pour l’Angleterre, J. Van-Tam, a exprimé récemment sa confiance par cette métaphore : "Le train a maintenant ralenti en toute sécurité, il s’est arrêté à la gare et les portes se sont ouvertes. Nous devons faire monter les gens dans ce train et les faire arriver sains et saufs à destination". Au vu des normes rigoureuses appliquées lors de l’examen du dossier, l'Agence britannique du médicament (MHRA) a donné très récemment le départ de la campagne de vaccination au Royaume-Uni ; les Etats-Unis viennent d’autoriser la mise sur le marché d’un des vaccins.

Quelle décision prendre ?

Plus que probablement la vaccination contre le coronavirus ne sera pas obligatoire. Le choix sera dès lors binaire pour le public: soit refuser par principe la vaccination, malgré les nombreux décès des suites de la pandémie à une époque où il n’existait aucun vaccin spécifique, soit bénéficier d’un des vaccins très bientôt disponibles et qui n’ont entraîné à ce jour aucun décès ou effet indésirable rédhibitoire parmi les 100 000 volontaires à qui ils ont été administrés.

Puissent ceux qui hésitent encore mettre en pratique la recommandation fréquemment entendue depuis le début de l’année dans la bouche de notre ex-Première Ministre : "Soyez prudents et prenez bien soin de vous !"