Une opinion de David Bertrand, professeur de psychologie à la haute école Vinci.

Les théories du complot ont toujours existé mais, avec le temps, elles se sont diversifiées et mondialisées. Depuis une dizaine d’années, le développement des réseaux sociaux a accentué leur visibilité et augmenté leur ampleur. Ces théories se basent en partie sur des informations fausses, les fameuses fake news. Or, en 2018, une équipe de chercheurs du MIT a réussi à montrer qu’une fake news avait jusqu’à 70 % de chances en plus d’être partagée qu’une information vraie parce qu’elle suscite davantage d’émotions comme la surprise, la peur ou le dégoût. Pas étonnant donc que les théories du complot envahissent régulièrement l’espace médiatique.

Distinguer le vrai du faux face à ces théories auxquelles nous sommes confrontés quasi quotidiennement est un défi qui demande du temps et des compétences. Je m’en suis rendu compte récemment lorsque j’ai décidé de me prêter au jeu avec une vidéo antivaccins qu’un ami m’avait envoyée, alors que d’ordinaire je ne préfère pas répondre pour éviter les discussions interminables, voire d’éventuelles tensions. C’était une interview de Tal Schaller, un médecin complotiste très actif sur Internet. Dès les premières secondes, cette vidéo m’a rendu suspicieux par le ton, les arguments utilisés et les faits évoqués. Après plusieurs jours de travail, j’envoyai mon analyse de la vidéo à cet ami via un long document détaillé et il me remercia en me disant qu’il avait beaucoup appris. Je décidai ensuite de partager cette expérience avec mes étudiants lors d’un cours sur la désinformation et les biais cognitifs.

Comment les détecter

Décoder les théories du complot est un travail pharaonique qui relève du mythe de Sisyphe vu le nombre de théories qui existent et étant donné qu’elles se renouvellent constamment. Avec l’expérience, on peut néanmoins apprendre à les détecter plus rapidement car elles utilisent les mêmes ingrédients. Une de leurs forces est précisément de mélanger de manière subtile le vrai et le faux dans le but de semer le doute, comme le montre bien le documentaire Hold-Up, largement diffusé et commenté ces derniers jours.

Avec la crise sanitaire, d’anciennes théories complotistes ont ressurgi, notamment concernant les vaccins, à qui il est reproché de contenir de l’aluminium. Or, on sait que l’aluminium peut avoir des effets neurotoxiques. Ces deux affirmations, prises séparément, sont donc vraies. Par contre, prises ensemble, elles font croire que les vaccins seraient dangereux pour la santé, ce qui est faux, sinon ils ne seraient jamais commercialisés. L’aluminium est utilisé comme adjuvant dans certains vaccins pour favoriser la réaction immunitaire, mais la dose présente est jusqu’à dix fois moins élevée que la quantité d’aluminium que l’on absorbe quotidiennement via notre alimentation, ce qui rend impossible tout effet toxique. Au passage, ceux qui travaillent actuellement sur un vaccin contre le Covid-19 ne prévoient de toute façon pas d’utiliser d’aluminium.

Autre exemple, certains groupes antimasques mélangent le vrai du faux lorsqu’ils prétendent que le fait de porter un masque serait dangereux car il concentrerait le CO2 que l’on expire. Il est vrai que le taux de CO2 augmente dans les masques car nous en expirons à l’intérieur de celui-ci, et cela peut parfois se révéler gênant lorsqu’on n’a pas l’habitude, comme nous en avons tous fait l’expérience. Mais cette augmentation est beaucoup trop faible pour être à l’origine d’une intoxication. Il a ainsi été démontré que le fait de porter un masque ne modifiait pas la quantité d’oxygène dans le sang.

Une corrélation n’induit pas une cause

Une autre caractéristique des théories complotistes est qu’elles ne laissent pas de place au hasard et qu’elles confondent corrélation et lien de cause à effet. Or, il peut arriver qu’une corrélation entre deux phénomènes soit due au hasard ou à une cause commune à ces deux phénomènes.

Des théories ont ainsi laissé entendre que le Covid-19 serait apparu à cause de la 5G. Certains utilisaient alors des cartes qui étaient censées montrer une corrélation entre le développement de la 5G dans certaines régions et l’apparition du coronavirus, comme à Wuhan. Premier problème, certains avaient utilisé de fausses cartes qui ne montraient pas le réseau 5G, mais bien le réseau de la fibre optique. Deuxième problème, les premiers essais de la 5G datent d’environ deux ans avant l’apparition du Covid-19. À côté de cela, il est assez logique que ce virus et la 5G se soient tous les deux développés principalement dans des zones peuplées et urbaines. La densité de population pourrait donc simplement expliquer une éventuelle corrélation entre le Covid-19 et la 5G sans qu’il y ait aucun lien de cause à effet entre les deux.

Un esprit critique à sens unique

Plusieurs autres éléments doivent retenir notre attention lorsqu’on est confrontés à une théorie du complot. Si elle peut dénoncer des problèmes qui sont réels, la vision du monde qui est présentée y est extrêmement pessimiste, et aucune solution concrète et constructive n’est proposée. Les théories complotistes invitent juste à "se réveiller", à ne plus être "des moutons" et surtout à partager des vidéos sur les réseaux sociaux. Elles invitent à douter sans nuances de tout ce qui est "officiel", à savoir les journaux, les politiciens et même les scientifiques. Les complotistes ont une obsession pour leurs idées et montrent très peu de flexibilité mentale, ce qui rend difficile tout débat. D’autre part, ils se voient comme des gardiens de l’esprit critique, qu’ils présentent comme une vertu essentielle, alors qu’ils l’utilisent à sens unique. Les personnes complotistes consultent par exemple peu les sites de fact-checking et sont très critiques envers les médias dits mainstream. Par contre, elles ne le sont pas envers les médias complotistes. Or, le but de l’esprit critique est justement d’être capable de prendre distance avec ses propres croyances et ses propres connaissances. Ces personnes sont donc victimes d’un puissant biais de confirmation en s’enfermant dans un univers médiatique souvent limité à Internet et en ne considérant comme valables que les informations qui vont dans leur sens.

À grandes conséquences, grandes causes ?

Certains psychologues ont également observé que les complotistes confondaient cause et conséquence, et qu’ils pensaient qu’il ne pouvait exister de conséquences majeures sans cause majeure. Par exemple, les effets de la pandémie actuelle sont si importants qu’elle ne peut être que l’œuvre d’un énorme complot destiné à nuire à la population mondiale. Si, en 2015, Bill Gates évoquait déjà les risques d’une éventuelle future pandémie, c’est forcément qu’il a orchestré celle qu’on connaît actuellement. Et si des firmes pharmaceutiques font de l’argent en fabriquant un vaccin, c’est la preuve qu’elles ont créé le virus pour s’enrichir. C’est exactement ce que laisse entendre des documentaires comme Hold-Up, et c’est précisément ce qui pose problème, même si certains éléments de ce documentaire peuvent être exacts par ailleurs.

Une autre méthode qui peut être utilisée pour déconstruire les théories du complot est le fait de relever leurs nombreuses contradictions. L’une tentera par exemple de nous convaincre que le Covid-19 n’existe pas alors que l’autre nous expliquera qu’il existe mais qu’il n’est pas plus dangereux qu’une grippe. L’une nous expliquera que le réchauffement climatique est un canular et l’autre tentera de nous démontrer que la pandémie est un complot organisé pour réduire la population mondiale afin de réduire le réchauffement climatique. Difficile d’y trouver de la cohérence.

Ces théories surfent sur nos ignorances

La réalité est que ces théories surfent sur nos ignorances, nos incertitudes et nos angoisses. Elles surfent aussi sur les incertitudes des scientifiques qui peuvent commettre des erreurs quand ils doivent faire face à un phénomène nouveau qui prend du temps à être étudié et compris. Mais, là où les théories du complot cherchent à imposer des certitudes et proposent des réponses simples à une situation complexe, la science avance par petits pas et laisse toujours de la place au questionnement. À nous désormais de nous donner les moyens de pouvoir faire la part des choses entre les deux.