Une chronique d'Armand Lequeux.

En quels termes les futurs livres d’histoire évoqueront-ils cette année 2020 ? Il y a fort à parier que le mot "crise" apparaîtra au palmarès des récurrences lexicales. Crise sanitaire, bien entendu, et crise économique subséquente. Crise climatique évidemment, ce qui permettra aux historiens de comparer notre inconscience à celle des habitants de Pompéi dansant joyeusement à l’ombre du Vésuve. Mais il est possible que la crise de confiance généralisée que nous traversons soit considérée comme un événement majeur, annonciateur de ce qui deviendrait pour notre civilisation occidentale l’ère du soupçon.

Nous nous méfions de tout et de tout le monde. En suivant le fil des réseaux sociaux et en parcourant ce que certains appellent "les merdias", nous apprenons qu’à l’instar de Trump nos ministres mentent comme ils respirent, que les médecins s’en mettent plein les poches en prescrivant des traitements inutiles et toxiques, que les scientifiques trichent et engraissent Big Pharma, que les juges sont corrompus et que les enseignants, les prêtres et les coachs sportifs sont suspects quand ils s’approchent de nos enfants. Nous savons maintenant que les policiers sont de mèche avec les coquins, que les industriels trichent avec les normes de pollution et que les commerçants nous vendent les denrées empoisonnées que les agriculteurs produisent en toute impunité. Je vous épargne l’évocation de la 5G et des vaccins qui ont mis à l’honneur la démonstration à la mode lasagne : une couche de fake news sur une couche de vérité, enrobez le tout d’une sauce hoax longuement mijotée sur un fourneau complotiste.

Les conséquences de l’avènement de cette ère du soupçon, si elle se renforce et se confirme, sont potentiellement désastreuses. Dans son essai Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Yuval Noah Harari montre bien à quel point la confiance mutuelle est à l’origine du succès d’homo sapiens. Nous avons besoin de croire les uns dans les autres et de nous réunir pour honorer ensemble les fictions que nous ne cessons de nous raconter afin d’asseoir solidement nos mythes unificateurs : la tribu, la patrie, les dieux, le bien commun, les droits humains, etc. Par la contestation généralisée de la légitimité de toute autorité, l’organisation du vivre-ensemble pourrait devenir chaotique et conduire au repli individuel, au délitement du lien social et à l’abandon des mécanismes de solidarité propres à notre société occidentale.

Comment sortir de l’ère du soupçon

Restaurer la confiance ? Ça ne se décide pas par décret et il convient par-dessus tout d’éviter l’avènement d’un sauveur providentiel qui risquerait, comme l’Histoire l’a maintes fois montré, de se transformer en despote. La responsabilité de nos dirigeants et de celles et ceux qui détiennent une part d’autorité est engagée. Bien entendu, nul n’est parfait et les erreurs sont plus qu’humaines, mais il faut pouvoir les reconnaître et s’en excuser. La confiance se mérite jour après jour par une gestion transparente et juste du bien commun. Sans oublier celle des enseignants, la responsabilité des médias est également évidente et on peut se réjouir de voir paraître encore des analyses critiques positives et des comptes rendus bien documentés basés sur des preuves solides. Du point de vue individuel, nous pouvons chacun à notre place veiller à nous révéler dignes de confiance et réapprendre à nous accorder les uns aux autres un a priori positif. Pour Noël, nous pourrions décider de nous offrir mutuellement l’engagement de privilégier systématiquement le préjugé favorable dans nos relations sociales, c’est un cadeau qui nous rapprochera sans danger les uns des autres sans nécessiter le moindre geste barrière.