Opinions Quel est le juste rapport que nous devons entretenir avec l’argent, et comment y éduquer les enfants ? Une opinion de Philippe Dembour (1), père de famille et auteur du livre "Parents responsables !"

Merveilleux serviteur quand il sert à la réalisation de nos objectifs de vie, il peut être un imperceptible tyran lorsqu’il conduit à nous égarer hors des chemins balisés par nos principes et valeurs.

La trépidance de l’activité professionnelle nous éloigne souvent de la nécessité de repenser, à intervalles réguliers, notre rapport à l’argent. L’environnement ne nous y aide pas : les articles consacrés à sa gestion sont aussi nombreux que les articles sur la relation qui nous y unit, sont rares.

La gestion de cette relation est néanmoins fondamentale pour notre équilibre et l’oublier peut conduire à de douloureuses remises en question philosophiques, lorsque la sagesse de l’âge aidant, on s’interroge, en fin de vie, sur le fil conducteur de son existence et que le retour en arrière s’avère difficile…

Un équilibre difficile à atteindre

Même si, comme le rappellent les "gilets jaunes", de nombreux ménages ont de la peine à nouer les deux bouts, chaque famille cherche à s’assurer une certaine aisance financière. Celle-ci lui permettra non seulement de satisfaire ses besoins mais aussi de donner aux enfants une éducation et une instruction propres à les épanouir. La quête du spirituel implique aussi un certain détachement vis-à-vis du monde matériel, ce que permet la satisfaction des besoins fondamentaux. La sécurité financière contribue à la sérénité et renforce la liberté de rester fidèle à ses valeurs d’honnêteté et d’intégrité. Sur le plan professionnel, une certaine indépendance financière aide à aligner son comportement sur ses valeurs. L’équilibre est difficile à atteindre mais les compromis en ce domaine troublent souvent notre image de nous-mêmes et constituent une source potentielle d’épuisement moral. Rousseau ne disait-il pas "l’argent que l’on possède est l’instrument de la liberté, et celui que l’on pourchasse est celui de la servitude" ?

Attention aux virus

S’il n’est pas canalisé par une éducation vigilante et prudente, l’argent trop abondant peut inoculer dans la famille de pernicieux virus. Le premier risque est celui de la vie facile où tout est offert et rien n’est à conquérir. Le jeune sait que les parents sont riches et que tout s’obtient sans effort. Dans l’incapacité de maîtriser sa paresse, il n’aura plus tard ni l’envie ni la capacité de viser le chemin des crêtes. Adepte de la culture du pot, potin et popotin, il oubliera les exigences de toute richesse intérieure en devenant l’esclave de ses désirs.

En ne se refusant aucun bien matériel, il se privera du plaisir d’attendre et de rêver ! Il se laissera gouverner par la dictature de l’immédiateté. La surenchère dans les biens matériels atteindra son paroxysme lorsqu’il cherchera à déceler chez l’autre la reconnaissance de son pouvoir et qu’il le jugera à l’aune de ses finances.

L’arrogance du portefeuille blesse, en particulier si l’origine de la richesse ou le comportement de son bénéficiaire suscitent plus de suspicion que d’admiration. Et n’oublions pas les risques les plus importants : voir s’assoupir notre sensibilité spirituelle et s’affadir notre compassion à l’égard des moins chanceux.

Cela s’apprend dès le plus jeune âge

Une relation saine à l’argent est donc importante. Elle s’apprend dès le plus jeune âge. L’argent de poche est un premier instrument d’apprentissage dans la mesure où il aide le jeune à choisir, acheter, partager, donner, renoncer, économiser. La sobriété s’impose dans l’octroi de l’argent de poche comme dans la dépense : le montant doit être suffisamment faible pour opérer des choix et faire prendre conscience que l’argent s’acquiert difficilement. Le jeune doit aussi comprendre que l’argent provient de l’effort de ses parents.

Le rôle de ceux-ci est également de l’aider à adopter une certaine attitude de détachement vis-à-vis de l’argent. Ceci peut se faire de plusieurs façons : en veillant à l’élévation de cœur et d’esprit de nos enfants - cultivons le choix de bons livres ! -, en leur apprenant à économiser et à renoncer aux biens que l’argent permet d’acquérir et surtout en aidant les enfants à réaliser la joie qu’ils ont à partager avec les plus démunis.

Les parents ont la tâche délicate d’aider leurs jeunes à trouver un juste équilibre entre l’avarice émasculante qui inhibe toute velléité dépensière et la frénésie dispendieuse qui éloigne des questionnements essentiels de la vie ; entre l’amour compulsionnel de l’argent auquel tout principe est sacrifié et la gêne scrupuleuse qui éteint toute appétence, fût-elle raisonnable. L’antidote de ces excès se trouvera dans le sens que l’on donnera à nos ressources financières : pour qui ? pour quoi ?

En faire des adultes responsables

Ces principes pourraient paraître naïfs et désuets mais ils permettront de faire des jeunes des adultes responsables soucieux d’éviter les affres d’une cupidité excessive et d’assigner à leurs biens une triple mission : procurer bien-être et sécurité à la famille, contribuer à un mieux-être dans la société, offrir un outil de partage en donnant à l’argent le "visage de l’Amour". C’est à cette condition, en donnant du sens à celui-ci, que richesse et vie riche ne seront pas des concepts antinomiques. L’argent ne sera alors ni source de culpabilité ni vecteur de honte. Il recevra dans notre psychisme une place équilibrée et équilibrante et nous aurons réussi à régenter la spirale qui nous menace tous : vouloir toujours plus quel que soit notre niveau de richesse matérielle. La prise de conscience de cette spirale et le désir de la dompter constituent souvent le point de départ de l’inspiration philanthropique.

Notre relation à l’argent, loin d’être figée, évoluera avec le temps et l’âge, en fonction de nos besoins, de notre expérience de vie et du progrès de notre pensée. Elle aura trouvé toutefois son fondement dans les valeurs que nos parents nous auront transmises. Sobriété, discrétion, partage et responsabilité sont donc les maîtres mots qui nous permettent d’allier bonheur, sens de la vie et une certaine aisance financière. Grâce à ces valeurs, l’expression "gagner sa vie" pourra alors conquérir sa double signification…

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Gérer son argent ou… son rapport à l’argent ?"

(1) : philippe.dembour@gmail.com