Une opinion de Jean Hindriks, président de l’école d’économie de Louvain et membre fondateur d’Itinera.

Quel a été l’impact de la fermeture des écoles sur le niveau scolaire des élèves de l’enseignement primaire ? Quel a été l’impact de cette fermeture des écoles sur les inégalités scolaires entre élèves ? Quel a été l’impact de cette fermeture des écoles sur les inégalités scolaires entre écoles ? Voilà des questions qui méritent d’être posées tant elles ont fait l’objet de nombreuses déclarations publiques fondées sur aucune analyse chiffrée. Ces questions méritent aussi notre attention à l’aube d’un rebond important des contaminations qui agite le spectre d’un éventuel reconfinement généralisé. Avant de répondre à ces questions, un petit retour en arrière s’impose.

L’école à l’heure du Covid

Du 16 mars au 18 mai les écoles ont été fermées dans tous le pays. Les dispositions du Conseil de sécurité nationale du 24 avril 2020, ont proposé un rythme de déconfinement différencié entre les régions. En Communauté française, les élèves de première et deuxième année du primaire sont retournés un jour par semaine à l’école à partir du 25 mai, et les élèves de sixième année deux jours par semaine à partir du 18 mai. Les autres jours et les autres années, pas d’école. En Flandre, les élèves de première et de deuxième année sont retournés quatre jours par semaine à l’école. Les élèves de sixième année sont retournés deux jours par semaine à l’école. Les autres jours et années, pas d’école mais les élèves flamands ont bénéficié de quatre heures de “preteaching” par jour.

En fait, la Flandre a décidé de recourir à l’enseignement à distance immédiatement après les vacances de Pâques pour ne pas perdre l’année scolaire en poursuivant les apprentissages à distance afin de préparer le retour en classe. Cet enseignement à distance n’a pas été suivi par tous. On estime pour la zone d’Anvers que 30% des élèves dans l’enseignement primaire n’ont pas bénéficié (immédiatement) de cet enseignement à distance. En résumé, les élèves qui seront retournés à l’école le 18 mai auront manqué 34 jours d’école. Ceux qui ne retourneront plus à l’école auront perdu 65 jours de cours sur un total de 182 jours ce qui représente un tiers de l’année scolaire.

Un retard d’une demi-année

Pour revenir à notre question de l’impact de la fermeture des écoles sur les résultats scolaires on pourrait en première approximation supposer que ce retard est de l’ordre de un sixième à un tiers d’une année scolaire. Certains diront que cette estimation est trop élevée car elle ignore l’effet de l’enseignement à distance. D’autres diront que cette estimation est trop faible car le dernier trimestre de l’année est aussi le plus intensif dans les apprentissages scolaires.

Qu’en est-il dans la réalité ? C’est ici qu’intervient une étude fort intéressante publiée par des collègues flamands (1). Cette étude compare les résultats à des tests standardisés des élèves de sixième primaire en Flandre fin juin 2020 sur les différentes matières (Mathématiques, Sciences et technologie, Français, Néerlandais) avec ceux des élèves de sixième primaire des cohortes précédentes de 2019, 2018, 2017. Ce test standardisé est organisé par le réseau de l’enseignement catholique flamand (katholiek onderwis vlaanderen) et la participation des écoles se fait sur base volontaire. En 2020, environ 400 écoles ont participé à ces tests contre 1 100 écoles en 2019. Plusieurs écoles ont participé aux tests chaque année ce qui permet de suivre l’évolution des résultats des élèves pour cette école. La comparaison des résultats entre les cohortes d’élèves de 2020 avec ceux des années précédentes révèle les résultats suivants : une baisse moyenne des résultats de 33% en Sciences et Technologie, de 30% en Néerlandais et Français, et de 19% en Mathématiques. En moyenne la baisse des résultats scolaire sur l’ensemble des matières est de 25% . Compte tenu de la normalisation utilisée pour ces tests standardisés une baisse de 25% est équivalente à une demi année de retard scolaire. Mais ce n’est pas tout car la fermeture des écoles a aussi creusé les écarts entre élèves et entre écoles. L’étude révèle en effet que les inégalités dans les résultats aux tests ont augmenté de 17 à 20 % entre les élèves au sein d’une même école. Cela reflète les inégalités entre familles dans l’accompagnement des élèves. Dans la mesure où les écoles ne sont pas toutes égales face à l’enseignement à distance et compte tenu de la diversité sociale de leurs élèves, la fermeture des écoles a aussi creusé les inégalités entre écoles de 7% en mathématiques à 18% en Néerlandais. La baisse des résultats scolaires et l’augmentation des inégalités sont plus fortes dans les écoles avec des élèves socialement défavorisés. Plus surprenant encore, l’étude révèle que la baisse des prestations scolaires est aussi marquée pour les élèves forts que pour les élèves faibles. Cette crise du coronavirus a donc provoqué une baisse généralisée des niveaux scolaires tout en creusant les inégalités entre écoles et entre élèves qui sont déjà parmi les plus élevées en Belgique par rapport aux autres pays (2).

Et les élèves francophones ?

Qu’en est-il de l’enseignement francophone ? A notre connaissance aucune évaluation standardisée n’a été réalisée et nous ne pouvons donc que tirer des extrapolations de cette étude sur les écoles flamandes. Dans la mesure où la reprise des cours a été plus lente dans les écoles francophones et le preteaching n’a pas été mis en place de façon systématique chez nous, nous pouvons supposer que le retard scolaire lié au coronavirus est plus important pour les élèves francophones que pour les élèves flamands. On doit donc raisonnablement tabler sur une baisse du niveau moyen des élèves francophones supérieure à une demi année scolaire. C’est un retard considérable qu’il va nous falloir combler au plus vite en mobilisant l’ensemble des ressources et des acteurs de l’enseignement pour détecter et soutenir les élèves en difficulté, mais aussi en luttant efficacement contre la pénurie des enseignants. Des pistes concrètes sont proposées à ce sujet dans Hindriks et Dewitte, l’Ecole du Renouveau, 2018. Pour information la Flandre a organisé à grande échelle des écoles d’été pour récupérer une partie du retard scolaire. Il serait opportun d’évaluer l’impact de ces mesures. Meten is weten : mesurer c’est savoir.

(1) : Kirstof De Witte & Joana Maldonado, “De effecten van de Covid-19 crisis en het sluiten van scholen op leerlingprestaties en onderwijsongelijkheid”, Leuven Economische Standpunten 2020/81

(2) : Voir Hindriks et De Witte, “L’Ecole de la Réussite”, 2017