Une opinion de Laurent Ravez, directeur du Centre de bioéthique de l'Université de Namur.

Les maladies infectieuses ont longtemps laissé totalement indifférents les spécialistes de l’éthique des soins de santé qui préféraient se passionner pour les grands débats sur le début (avortement, grossesse pour autrui, eugénisme, etc.) ou la fin de la vie (euthanasie, soins palliatifs, transhumanisme, etc.), jusqu’à ce que des fléaux comme le VIH-Sida, le Sras ou Ebola viennent les sortir de leur torpeur. Loin de cette apathie originelle, l’offensive du Sars-Cov-2 a immédiatement suscité l’intérêt de la communauté bioéthique. On voit en effet que l’histoire du Covid-19 ne se résume pas aux mesures sanitaires drastiques prises par les gouvernements du monde entier, à la gestion parfois chaotique du flux de malades, aux milliers de morts et aux terribles conséquences économiques qui en résulteront, mais évoque également un renouveau du regard critique que nous portons sur la maladie et les soins de santé.

La vision du patient comme un être unique dont il s’agit de respecter inconditionnellement la sacro-sainte autonomie est mise en porte-à-faux par une maladie contagieuse qui vient nous rappeler que l’être humain est un être social. Face à l’épidémie de Covid-19, nous réalisons que nous sommes des êtres hybrides, à la fois victimes et vecteurs potentiels de la maladie. En tant que victimes potentielles, nous devons être écoutés, soignés, consolés… Mais en tant que vecteurs potentiels, nous devons accepter que la collectivité prenne à notre égard des mesures sanitaires raisonnables pour nous empêcher de nuire aux autres. La réflexion éthique doit pouvoir nous aider à tourner le dos à nos penchants individualistes, et cela en cultivant notre être social, sans oublier pour autant l’importance de chaque vie singulière.

Le devoir de penser aux autres

Par sa contagiosité, le Covid-19 attire notre attention sur la responsabilité morale que nous avons les uns envers les autres. Sachant que, lorsque nous sommes contaminés, nous risquons de causer du tort à autrui en lui transmettant notre affection, n’avons-nous pas le devoir moral de tout mettre en œuvre pour éviter une telle transmission ?

Les précautions sanitaires et les gestes de prévention de base pour éviter de contaminer les autres en cas de maladie contagieuse sont généralement peu exigeants sur le plan individuel et offrent, en retour, d’énormes bénéfices sociaux. Il faut garder à l’esprit que si la simple grippe saisonnière ou le Covid-19 ne constituent qu’un mauvais moment à passer pour la plupart d’entre nous, ils peuvent néanmoins avoir des conséquences fatales pour les personnes âgées, les malades chroniques ou immunodéprimés et, plus généralement, pour les plus fragiles d’entre nous. Dans ces circonstances, les gestes de prévention prennent tout leur sens moral : la vaccination, le lavage des mains, la distanciation sociale en cas d’infection… La balance entre, d’un côté, les efforts, voire les sacrifices, individuels et, de l’autre côté, les bénéfices sociaux penche ici clairement du côté des bénéfices.

Réagir aux dérives sanitaires

Cela étant, le doute peut s’immiscer dans nos esprits lorsque les efforts sanitaires demandés aux individus deviennent disproportionnés par rapport à l’utilité sociale produite. L’obligation morale d’éviter d’infecter volontairement autrui ne peut être ni limitée ni inconditionnelle. La tragique histoire de Mary Mallon, au tout début du XXe siècle, vient nous le rappeler. "Typhoid Mary", comme l’avait surnommée la presse de l’époque, était une jeune cuisinière américaine atteinte de la fièvre typhoïde. Totalement asymptomatique, il y a fort à parier que Mary n’a jamais compris le remue-ménage qu’elle a suscité autour d’elle. Pourtant, elle a bien été un "supercontaminateur" en infectant plusieurs centaines de personnes. En 1907, elle fut contrainte à l’isolement au Riverside Hospital à New York d’où elle ressortira en 1910 toujours aussi contagieuse. Alors que les autorités sanitaires lui avaient interdit d’exercer son métier, elle accepta néanmoins une place de cuisinière dans une maternité de Manhattan où elle propagea à nouveau la maladie. Elle fut alors mise en quarantaine jusqu’à son décès en 1938.

Face à de telles dérives sanitaires, le devoir de l’éthique des soins de santé est évidemment de rappeler les droits humains fondamentaux de chaque être humain malade, sans tomber toutefois dans le culte d’une autonomie individuelle toute-puissante.

La pandémie de Covid-19 vient ainsi nous rappeler nos responsabilités et nos devoirs de citoyens exposés à la contagion. Elle vient également secouer une éthique des soins de santé qui risquait de s’ankyloser dans la défense d’une autonomie individuelle dont les racines très libérales tendent à nous faire oublier qu’il ne peut y avoir de réflexion éthique que dans la conscience de l’importance de la communauté au sein de laquelle nous évoluons.

Laurent Ravez vient de publier chez Sauramps Médical un ouvrage intitulé : Introduction à l’éthique de la santé publique.