Une chronique de Luc Verbeeren, professeur de français, d'arts et expression en rhétorique au collège Saint-Pierre d'Uccle.

Que de colonnes remplies dans la presse, que de débats publics ou privés autour des ravages commis par le monstre Covid sur les terres (jugées déjà trop arides) de l’enseignement ! Un cataclysme qui s’ajoute hélas à tous les dérèglements climatiques déjà observés : cette décennie n’aura donc pas épargné ceux qui, pour leurs petites têtes blondes, rêvaient d’une trajectoire limpide. Les turbulences ont porté 1 000 noms : mixité sociale, nivellement, épreuves externes, absentéisme des profs, postes laissés vacants… Et voilà que soudain, face à la crise du Covid, toutes ces tempêtes sont reléguées au rang de remous. Après avoir longtemps toussoté, la machine, cette fois, a cessé de tourner : six mois d’immobilisation forcée et avec elle un cortège de matières non vues, oubliées, un suivi pédagogique à vitesses variables… Privés de leur gymnastique quotidienne, les esprits, aux yeux de beaucoup, semblent menacés d’ankylosement. Cerise sur le gâteau : tandis qu’on mesure l’étendue des dégâts, on sait au fond de nous que le bilan dressé n’est sans doute que provisoire. Car, dans ce conte pour adultes, le monstre n’a pas été terrassé et les villageois ont été invités à quitter leur refuge pour retourner aux travaux des champs. Ils savent que la bête est là, blottie partout et nulle part. Il leur arrive de sentir son souffle chaud dans leur nuque. L’ordre de sortir serait-il venu trop tôt ? Je laisse à d’autres le soin d’en débattre. Là n’est pas mon propos.

Un confinement en trois phases

Comme tous les enseignants, j’ai redouté le profil de cette rentrée ; comme beaucoup, j’ai parfois rêvé que j’étouffais, asphyxié par mon masque. Comme beaucoup, j’ai mesuré l’interminable chemin qu’il me faudrait parcourir pour répondre aux impératifs de la sacro-sainte "remise à niveau". Et pourtant, aujourd’hui, deux semaines après d’étranges retrouvailles célébrées à 1 400 dans une cour de récréation, je sens qu’au contact des élèves mon regard sur cette actualité a changé. Les conversations partagées et surtout les carnets de confinement que je leur ai proposé de tenir semblent indiquer que beaucoup de jeunes ont vécu cette période en trois phases. Une première phase d’euphorie liée à ce congé inespéré. Euphorie très rapidement tempérée par une phase de doute : confronté à lui-même sans les balises de l’école, l’élève s’est retrouvé seul devant d’immenses plages à remplir. Mais remplir avec quoi quand les potes sont absents et que Netflix perd de sa saveur ? Les ressources, ils ont vite compris que c’est en eux qu’il fallait les trouver. Et voilà que certains, faute de solutions toutes faites, se sont mis à l’écoute de leurs petites voix intérieures : l’un s’est intéressé à la guitare ; un autre, à la lecture ; une autre s’est découvert une passion pour le dessin ; un autre s’est mis à photographier les insectes du jardin… et je ne parle pas des joies de la conversation avec des proches rendus soudain disponibles.

Je ne peux m’empêcher de songer aux gigantesques pannes d’électricité de mon enfance : brutalement, une région tout entière se retrouvait plongée dans l’obscurité. Nous mesurions alors avec effroi la place qu’occupait dans nos gestes de tous les jours cet ingrédient "naturel" appelé électricité. Impuissants dans un premier temps, nous finissions par inventer de nouvelles façons de nous éclairer : on excavait les vieilles bougies et on créait une lumière inédite, infiniment plus romanesque. Puis, quand l’électricité miraculeusement nous revenait, on l’accueillait comme un ami de retour de voyage. Émerveillés, on redécouvrait toutes ses fonctions oubliées. Fonctions vitales.

L’école comme espace de vie, de liens

Il y a six mois, l’école, comme l’électricité, appartenait à ces acquis tellement inscrits dans notre quotidien qu’il devenait impossible d’en imaginer l’absence. Et soudain, catastrophe ! Elle ferme ses portes, nous laissant sans repères, sans horaires, sans échéances, sans consignes… six mois. Cent quatre-vingts jours qui, de vide en vide, ont, semble-t-il, transformé le regard que tant de jeunes autrefois portaient sur elle. L’école, si longtemps perçue comme une entrave à la liberté, je la sens désormais reconnue par beaucoup d’ados comme un espace vital, c’est-à-dire un espace de vie, de liens, d’alternative au domestique, à la concrétude désolante qui monopolise nos énergies. J’ose croire qu’en invitant sans cesse les élèves à se dépasser elle déjoue le piège de l’inertie, du temps "vide".

Mes élèves m’ont laissé entendre qu’ils redoutaient sincèrement une seconde vague : ils ne veulent plus d’un quotidien une nouvelle fois paralysé. Alors, je me dis que c’est peut-être ça, la chance de l’école, la chance des professeurs. Une attente. Neuve. Une chance à saisir. Comme un mariage compliqué qui, avec les circonstances, se découvrirait un nouveau souffle…

Titre de la rédaction. Titre original : "L'école : un vide salutaire".