Opinions
Une opinion de Pascal Warnier, diplômé en sciences de l'éducation. 


La vision du bonheur selon Pierre Teilhard de Chardin nous invite à un examen de conscience face aux défis immenses qui s’imposent désormais à nous.


En ce temps de vacances dont Le Petit Robert nous dit qu’il s’agit d’un temps de repos et de cessation des activités ordinaires, notre esprit s’affranchit plus volontiers des contraintes quotidiennes pour vaquer à des questions plus essentielles. Pour peu que nous lui en donnions l’occasion ! Bien sûr, il nous faut parfois plusieurs jours pour recouvrir ce sentiment d’affranchissement et parfois d’ailleurs les soucis professionnels et personnels nous poursuivent bien malgré nous. Mais enfin, à la faveur d’une lecture, d’une balade en montagne ou au grand large, il y a tout de même des moments où l’on ressent une forme de légèreté qui nous allège et nous élève. On peut ainsi observer notre vie plus sereinement. Nous demander ce qu’elle nous apporte de satisfaisant et de lumineux et ce qui la rend aussi plus sombre et plus angoissante. En filigrane, il s’agit toujours de la question du bonheur. Sommes-nous heureux dans la vie qui est la nôtre ? Que devrions-nous entreprendre pour l’être davantage ? Quels changements opérer pour limiter les petites et grandes souffrances qui la jalonnent ? Comment lâcher prise, pour reprendre un terme bien à la mode ?

Une théorie du bonheur

Un opuscule du père Teilhard de Chardin issu d’une conférence donnée en juin 1928 (1) apporte quelques clefs pour se situer face à cette question qui occupe l’humanité depuis son avènement. "Puisque je ne peux malheureusement pas vous donner le bonheur, puissé-je au moins vous aider à le trouver !" s’exclame-t-il à l’entame de son propos. Et de poursuivre, "ce qui caractérise l’Homme et qui conditionne son bonheur, ce sont deux propriétés redoutables. La perception du possible et la perception de l’avenir. Elles alimentent ses craintes tout comme ses espérances".

Teilhard utilise une métaphore pour nous faire comprendre sa théorie du bonheur. Un groupe d’alpinistes se dirige vers le sommet d’une montagne. Il est composé de trois types d’individus que nous portons d’ailleurs toutes et tous en germe au fond de nous-mêmes, et qui avant de prendre la route ont des états d’âme bien différents.

Les fatigués ou les pessimistes d’abord qui sont habités par la crainte et le doute et s’interrogeront promptement en se disant "à quoi bon ?". Ils resteront au refuge. Les bons vivants ou jouisseurs ensuite qui veulent se remplir de l’instant présent, sans trop d’effort et sans se préoccuper de l’avenir. Ils s’arrêteront dans les mayens et jouiront du paysage. Enfin, les ardents pour qui vivre est une ascension et une découverte. Ils iront jusqu’au sommet. Une fois là-haut, d’autres quêtes se feront déjà jour en eux.

Vous vous reconnaîtrez sans doute dans l’un ou l’autre et certainement dans plusieurs d’entre eux à la fois selon les circonstances. Pessimisme et retour au passé, jouissance du moment présent, élan vers l’avenir. Trois attitudes fondamentales en face de la vie et trois formes opposées de bonheur en présence, nous dit l’illustre jésuite.

Pour les premiers, le bonheur de tranquillité. Pas d’ennuis, pas de risques, pas d’efforts. Pour les deuxièmes, le bonheur de plaisir. Plaisir immobile et incessamment renouvelé. Pour les troisièmes, le bonheur de croissance ou de développement. Ce bonheur est un sous-produit de l’effort. Il se conquiert, de haute lutte.

Partant du principe que le temps s’écoule dans l’avenir et dans un Univers en évolution, le paléontologue affirme que nous ne pouvons pas revenir en arrière ou nous arrêter et que seul la troisième attitude, toujours monter plus haut, conduit au seul vrai bonheur. Celui qui se gagne en prenant sa vie en main pour lui donner toute sa lumière et tout son sens. Tout son accomplissement aussi.

Trois conseils

Pour s’engager dans cette voie, trois conseils nous sont encore donnés. Il faut commencer par se centrer sur soi et rechercher l’unité dans nos idées, nos sentiments et notre conduite. Poursuivre ensuite en se décentrant sur l’autre et en cultivant l’Amour dont la fonction et le charme essentiels sont de nous compléter les uns, les autres. Aboutir enfin à une "surcentration" sur plus grand que soi. C’est tout le bénéfice de la contemplation, de l’élévation spirituelle et de l’accueil du mystère de la vie qui nous est donnée.

En ces temps ébranlés par tant de questions qui touchent à la survie de notre terre et de notre Humanité, enfermés si souvent dans des modes de vie et de consommation qui nous échappent autant qu’ils nous asservissent, la vision de Pierre Teilhard de Chardin nous invite à un examen de conscience face aux défis immenses qui s’imposent désormais à nous. Il ne nous propose pas une voie vers le repli égoïste, vers l’édification de barrières face à autrui ou encore vers le matérialisme stérile mais plutôt un chemin audacieux pour nous découvrir tous les jours plus accomplis et en définitive plus transcendés.

L’esprit plus relâché et plus reposé, au cœur de nos vacances estivales, accueillons donc ce message comme une occasion d’ajuster ou de réajuster notre quête de bonheur. Déposons sereinement et humblement au fond de nous-mêmes ces questions essentielles : qui sommes-nous et qui voudrions-nous être ? Que poursuivons-nous comme bonheur aujourd’hui et quel bonheur souhaiterions-nous atteindre ? Le possible et l’avenir, écrivions-nous.

(1) : "Sur le bonheur", Pierre Teilhard de Chardin, Éditions du Seuil, 1966. Réédition en 2015, points Sagesses

Chapô et intertitres sont de la rédaction.