Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Journal d'un philosophe confiné, jour 9 – 26 mars 2020

Il y a quelques mois encore, nous en étions aux théories du complot, à la guerre des fake news, aux vociférations qui tenaient lieu de raisonnement. C’était un régime de pensée et de langage particulier. La version la plus exagérée gagnait souvent la mise. Les preuves n’étaient pas nécessaires, la conviction suffisait pour peu qu’elle soit martelée virilement, d’un ton péremptoire. Et puis régnaient ça et là, entretenues par les formations politiques extrémistes qui ne prenaient pas la peine de cacher leur aversion pour le fonctionnement ordinaire des démocraties occidentales, un climat de suspicion et de calomnie. L’hostilité au système, sur le fond comme sur la forme, était à la mode. Dénoncer le pouvoir des médias, la dictature des juges, le cynisme de l’économie et la violence des institutions passait pour la manière revancharde de n’être ni dupe ni aveugle. Parmi les observateurs consternés des triomphes électoraux de ces vulgarités de langage, l’on se demandait comment on pourrait en venir à bout. La bête était coriace. Propageant les raisonnements les plus simplistes, les réseaux lui offrait une caisse de résonance difficile à concurrencer. Celles et ceux qui tentaient de défendre un peu la boutique "système" en arguant que les démocraties occidentales, malgré les défauts qu’on leur connaît, comptent parmi les plus enviables des organisations politiques bénéficiant au grand nombre, se voyaient ridiculisés.

L’honnêteté dans la recherche de la vérité

Les choses ont bien changé. L’histoire fait parfois de ces bifurcations inanticipables ; elle a alors plusieurs longueurs d’avance sur les scenarios envisagés. Elle rabat si bien les cartes que toute la donne change. Ainsi, à côtés des habituelles rodomontades du Président de la plus puissante des Nations est apparu un discret personnage à lunettes qui n’a ni l’expérience médiatique ni le sens de la formule du premier, mais qui apporte dans le débat un inhabituel contrepoison : sa prudence. Il dit qu’il ne sait pas tout ; il refuse d’avancer sans preuve ; il assume l’incertitude. Cette circonspection très diplomatiquement mise en scène, vues les circonstances et la réputation orageuse de l’ogre à qui il doit donner la réplique, est d’une grande fraicheur dans ce débat qu’on croyait usé. Elle est l’emblème du discours scientifique face au politique.

Son nom est "probité". C’est elle qui règne dans la majeure partie des discours scientifiques, et qui leur donne cette détermination calme. La probité n’est rien d’autre que l’honnêteté dans la recherche de la vérité. On ne sait pas, alors on n’invente pas. Ce n’est pas parce qu’on désire la vérité qu’on doit, pour faire plaisir à la galerie ou rassurer les angoissés, la faire naître sur le champ. On préfère le doute. La vérité d’un chercheur de vérité, c’est que la vérité, il ne la connaît pas. Il aimerait beaucoup avoir cinq années de recul sur le comportement du virus, mais il n’a pas trouvé la manière de compresser le temps. Il voudrait prédire la façon dont évoluera la pandémie en Afrique, mais il ne le peut sans manquer de rigueur. Des estimations, oui. Des probabilités aussi. Et des désaccords, évidemment. Mais pas de ton péremptoire, pas de certitude du jour qui remplace les serments de la veille. Les vigies que sont les épidémiologistes, les virologues, les anesthésistes-réanimateurs et leurs courageux collègues ne disent jamais que, du haut de leur hune, ils percent le brouillard. Ils voient un peu plus loin et un peu mieux, avec des instruments efficaces, mais ils ne paradent pas devant la vérité pour autant. Il y a des heures où le futur est bien opaque. La vraie limite de la connaissance, c’est l’avenir. Cette probité est exemplaire et rafraîchissante après les grands discours péremptoires. On aimerait évidemment que l’incertitude soit levée le plus vite possible. Mais le sera-t-elle autrement qu’au fur et à mesure ? Quand s’arrêtera l’épidémie ? Quel tribu payera l’Inde ? Quelle sera l’ampleur de la récession économique ? Impossible de le savoir, et il est probe de le souligner.

La prise de décision politique

Cependant, il est également impossible de se contenter de cette ignorance, et c’est là toute la difficulté car il faut agir, prendre des décisions. Il y a du brouillard, beaucoup de brouillard, mais il faut tout de même donner un ordre de marche au navire. Tout droit, à l’arrêt, à droite, à gauche : il n’y a que des ordres. Contrairement au discours scientifique qui peut se contenter d’objectiver les risques des alternatives, l’action politique, elle, doit faire le pari d’un risque plutôt qu’un autre. Cette prise de décision est très difficile, d’autant que la responsabilité lui incombera toujours. Savoir et pouvoir ne sont pas du même ordre. Là où le premier s’arrête en recommandant sans certitude, le second doit commander en mimant la certitude. Ce sont des ethos très différents, que ceux des scientifiques et des politiciens.

Gageons cependant qu’un peu de la probité des conseillers et des experts rejaillira sur les décideurs et sur l’opinion. Si cette crise pouvait enfanter cette évolution des mentalités, elle aura été une rupture. Car la vérité, c’est que l’on ne sait pas tout, ni en cherchant à connaître, ni en prenant des décisions. Qui peut se targuer d’omniscience pour sa petite vie ? Alors à l’échelle d’un pays, d’un continent ? Mais par une sorte de goût immature pour les guides, pour le réconfort des certitudes et pour tout ce qui supprime l’angoisse de penser, c’est-à-dire de douter, bien des gens aiment qu’on leur professe des grandes vérités, bien carrées, simples et compréhensibles. Ils ont alors l’impression d’en avoir pour leur argent, ce que sachant les candidats au pouvoir ne tardent pas à leur offrir ce qu’ils désirent. Ainsi naît la surenchère, les batailles idéologiques entre des approximations, puis, ce qui fait la politique des mauvais jours, les batailles de mensonge à l’avantage du plus offrant.

Si l’on pouvait éviter, "après", de rejouer ces jeux immatures et de s’inspirer, notamment pour la gestion de la crise climatique, de la probité de ceux qui cherchent à savoir, l’on aurait tourné une page, celle de l’Idole Vérité.