Une opinion de Daniel Zink. Licencié en philosophie, porteur de projets et ancien coordinateur de l'ASBL "Carrefour des Cultures"

Rum (1969-1983) est sans doute un des groupes les plus importants du renouveau des folklores européens des années 60-70. S’il n’est pas si connu dans le monde francophone, c’est sûrement pour cette seule raison : la rudesse de la langue néerlandaise pour la plupart des oreilles latines et surtout francophones.

Pourtant, ce groupe peut tout particulièrement aider à accéder à la beauté de chansons dans cette langue. Il y a de surcroît plusieurs bonnes raisons de le découvrir ou de s’en souvenir. La première d’entre elles est qu’il révèle des métissages particulièrement beaux, notamment entre des cultures qu’on croit souvent trop différentes pour pouvoir se comprendre – et qui sont présentes en Belgique. Une autre bonne raison de se souvenir de Rum est qu’il est un des rares groupes folk importants à n’avoir jamais recouru aux instruments électriques. Il est intéressant de le noter, à cette époque où beaucoup croient qu’on n’arrive à rien sans la technologie.

Alchimistes et passeurs

Concernant les métissages de Rum, on les trouve dans sa musique comme dans le parcours de sa personnalité centrale, Dirk Van Esbroeck (1). Celui-ci a grandi en Argentine, où ses parents, Gantois, avaient émigré peu après sa naissance. Ce lien avec ce pays a aussi amené au groupe un de ses autres membres importants, l’Argentin Juan Masondo. De tout ça, il a résulté notamment un mélange très intéressant de créations nordiques, latines et latino-américaines.

C’est ainsi qu’en plus de sa participation essentielle à une renaissance du folklore flamand, Rum a contribué à faire connaître le très grand poète et guitariste argentin d’origine indienne, Atahualpa Yupanqui, la superbe et vieille chanson suédoise “Österland” (traduite par Rum en néerlandais sous le titre “Oostland”), le grand poète et voyageur hollandais Jan Slauerhoff, dont des textes ont été magnifiquement mis en musique par le groupe (comme le magistral “Angústia” qui mêle langues néerlandaise et espagnole), etc. De plus, Rum a créé une série de chansons originales, qui, tout en s’inscrivant tout à fait dans le style “folk”, parlent de l’actualité.

Le style où ce groupe a atteint la plus grande beauté est peut-être le chant polyphonique. Ce qui nous mène à un point essentiel des métissages en question. En effet, Rum renoue ainsi avec un grand phénomène artistique et historique dont, là aussi, il est très bon de se souvenir : l’école franco-flamande. Né au début du XVe siècle, ce mouvement a été porté surtout par des artistes flamands et français, mais aussi anglais. Il a notamment renouvelé le chant polyphonique et son art du contrepoint (superposition de lignes mélodiques différentes), qu’il a menés à des sommets de beauté et de maîtrise (2) ; sommets dont Rum nous apporte des résonances superbes, par exemple dans “Een Kind geboren in Bethlehem”. Cette rencontre grandiose entre cultures germaniques et latines est d’autant plus réjouissante qu’elle a eu lieu un siècle à peine après la guerre franco-flamande.

La beauté de ces créations et interprétations de Rum donne envie de ressusciter un monde comme celui de ces artistes du XVe siècle et de leur collaboration, notamment dans ce pays proche de la fragmentation ; et aussi dans ce monde où peuples et personnes feraient bien de se réunir plus souvent autour de l’art que de l’argent.

Harmonies oubliées

L’absence de recours aux technologies modernes n’empêche pas la musique de ce groupe d’atteindre une force et une beauté qui n’ont rien à envier aux meilleures productions de ceux qui utilisent ces moyens. Comme évoqué, ça nous rappelle la possibilité de se passer, dans le domaine musical notamment, des technologies en question. Mais pas seulement. Dans les instruments anciens, dans le bois, dans les harmonies de ces musiques résonnent les échos d’un monde où, malgré les difficultés, l’être humain, l’outil et la nature vivaient encore dans de vraies collaborations et équilibres : le monde de l’agriculture paysanne et de l’artisanat. Ces échos ne devraient-ils pas réveiller la nostalgie de ces collaborations et équilibre ? Et l’aspiration à sortir de la frénésie productiviste et technologiste ? Ce qui ne demande bien sûr pas le rejet de l’ensemble des produits de la technologie, mais infiniment plus de modération dans leur utilisation.

Voies vers le royaume de Rum

Quelques titres de plus pour entrer par les plus belles portes dans le monde de Rum : “Schoon Lief”, “Island” (servi par la voix de Vera Coomans, à la fois âpre et douce, et qui a beaucoup contribué à l’originalité du groupe), “Een Schip” (où les voix de Van Esbroeck et Coomans, en contrepoint là aussi, se marient superbement), “Luna Tucumana”, “La Arribeña” (deux des plus belles chansons de Yupanqui, remarquablement interprétées par Rum), “De Straatzangerkoningin”.

Autant de joyaux qui, peut-être, peuvent nourrir la force de recréer des mondes évanouis…


(1) Voir sa biographie par Dree Peremans ou cet article synthétique : https://ronnydeschepper.com/2017/05/23/voorstelling-reiziger-door-de-vrienden-van-dirk-van-esbroeck/

(2) Voir notamment : R. G. Kiesewetter, F. J. Fétis, Verdienste der Niederländer um die Tonkunst, J. Müller en comp., 1829


Quelques morceaux choisis