Opinions

Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Le mal spirituel dont sont atteints les bourreaux de Valentin est ce parasite de l’âme qui, graduellement, nous déshumanise et déshumanise notre regard sur le monde.


D’habitude, je ne m’intéresse guère à l’actualité judiciaire traitant d’affaires criminelles. Dédain d’intellectuel face à la rubrique des faits divers ? Sans doute un peu, mais pas seulement. S’il y a un enjeu démocratique à informer le public sur le difficile travail des tribunaux, je pense que la justice se rend plus sereinement loin de l’œil des médias, de par l’émotion que trop d’attention charrie.

L’affaire “Valentin”, jugée aux assises de Liège, constitue cependant pour moi une exception, car – comme tant d’autres – cette histoire me remue profondément. Valentin était ce jeune homme souffrant d’un léger handicap mental, qui eut la malencontreuse idée de vouloir passer une soirée chez d’autres jeunes qu’il considérait ses amis. Ceux-ci passeront toute une nuit à l’insulter, l’humilier, le violenter sexuellement, le torturer, le frapper… avant de le balancer vivant et menotté dans la Meuse, où son cadavre fut repêché une semaine plus tard.

Dans cette sordide séquence, ce qui glace au-delà de l’imaginable, c’est la gratuité du mal commis. Les bourreaux de Valentin n’avaient rien à obtenir de leur victime, si ce n’est le plaisir de faire souffrir un innocent le plus longuement et le plus cruellement possible. Le profil des jeunes accusés ne fait qu’ajouter au trouble. Aucun n’est un criminel endurci ou un fou furieux et asocial. Ce sont de jeunes gens, quelque peu désœuvrés certes, mais plutôt pareils à tant d’autres qui courent nos rues et nos écoles. Très légitimement, les sciences humaines sont appelées à la rescousse pour expliquer l’inexplicable. Les psychologues nous parlent donc de profil psychopathique et de dynamique d’entraînement d’un groupe s’acharnant sur la victime déshumanisée pour assouvir des pulsions inavouables. Les sociologues brossent le milieu d’origine des auteurs, expliquant leur manque de repères moraux. Tenant compte de tout cela, la justice a pour mission d’offrir une réponse sociétale la plus humaine possible en réaction à l’inhumain.

Reste l’enjeu spirituel et la question du mal. Notre société sécularisée résiste à l’évoquer, car il n’y a de “mal” que par rapport à un “bien”. Et ceci pointe immanquablement vers une Transcendance – quel que soit le nom qui Lui est donné. En clôturant la récente réunion des évêques sur les abus sexuels dans l’Église, le pape François dénonça l’action du Malin. Ce faisant, il provoqua la raillerie de ceux qui reprochaient au Pontife d’ainsi évacuer la responsabilité des coupables, excusables d’avoir dès lors agi sous emprise. J’invite ces critiques à voir ou revoir l’excellent film : “l’Associé du diable” (1997). Al Pacino y campe un Lucifer travesti en patron de grand cabinet juridique. Comme l’ange du mal ne peut violer le libre arbitre de l’homme, il le pervertit par la tentation. Cédant graduellement à celle-ci par vanité et orgueil, un jeune avocat, interprété par Keanu Reeves, devient – pas à pas et sans trop de ruptures permettant une prise de conscience – l’associé du diable… Le mal spirituel est ce parasite de l’âme qui graduellement nous déshumanise et déshumanise notre regard sur le monde. Les bourreaux de Valentin ne sont pas des monstres. Pour eux aussi, il peut y avoir une rédemption. Mais ils se sont comportés de façon monstrueuse. Leur déchéance morale a peut-être commencé, lorsqu’enfant ils arrachaient – une à une – les pattes d’une araignée. Elle s’est sans doute poursuivie par “le jeu” du harcèlement scolaire. Puis, il y eut Valentin… Mystère du mal, qui pourrit l’âme de façon graduelle et indolore. “Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal” . Loin d’être le reliquat d’une antique pensée magique et sacrale, la finale du Notre-Père ramène au combat spirituel quotidien. Celui qui nous enjoint à cultiver l’éveil spirituel, afin que ne soit pas anesthésiée notre humanité.

Titre de la rédaction. Titre original : "Mais délivre-nous du Mal"