Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.


L’autonomie des élèves est un véritable objectif. Mais sans cadre clair, il est difficile de les y mener.

Les élèves ont toujours une foule de questions lors de la première heure de cours : "Madame, vous êtes plutôt ‘gentille’ ? Votre cours il est difficile à réussir ? On doit lire beaucoup de livres ? Beaucoup de gens ratent chez vous ? […]" De ces questions ressort un besoin évident d’être rassurés. Paradoxal, quand on sait que l’autonomie est devenue une dimension essentielle des programmes scolaires, voire une injonction. Sans cadre clair, c’est difficile de mener les jeunes vers une plus grande autonomie et celle-ci finit par se dissoudre dans une forme d’inconsistance.

L’autonomie est un projet. C’est d’ailleurs l’un des défis que je me lance chaque année. Celle-ci se définit par la combinaison de trois éléments : la faculté de choisir par soi-même, la capacité d’agir sans l’intervention d’un tiers et le fait de disposer des ressources nécessaires à la réflexion et à l’action. L’idéal à atteindre ? Sortir les enfants fréquentant les écoles à indice socio-économique faible du déterminisme social qui les enferme. Mais n’est-ce pas illusoire ?

L’enseignement subit, ce n’est pas un secret, une grande crise. Celle-ci, selon moi, vient entre autres de la perte des normes qui, historiquement, positionnaient clairement le système scolaire. Cette crise se ressent aussi dans les familles en évolution où le cadre parental est parfois mis à mal. Or, cet affaissement clair de l’hétéronomie n’amène pas spécialement les acteurs de l’enseignement en situation de produire leurs propres normes mais place élèves et professeurs face à un vide déstabilisant. On ne peut plus imposer l’hétéronomie de manière autoritaire, ni au sein de l’école, ni au sein de la famille c’est un fait, et je ne le contesterai pas. Néanmoins, ce vide amène d’autres agents à prendre le contrôle pour établir la norme : la publicité, les médias, les réseaux sociaux. Cela ne garantit nullement l’autonomie de l’individu, au contraire, cela entraîne les jeunes dans un conformisme qui leur fait perdre toute capacité à développer leur esprit critique.

Ce constat d’échec m’amène à penser qu’afin de rendre un élève autonome, il est essentiel d’établir un cadre. Pardonnez-moi mon pessimisme mais, à l’école, ce cadre est soit inexistant, soit inadapté. Inexistant car tout ce qui concerne la discipline est négligé, les règles ne font plus l’unanimité et sont constamment questionnées ; inadapté principalement au niveau de l’infrastructure des bâtiments, de la disposition des classes, du matériel mis à disposition, le cadre ne convient pas à des jeunes du XXIe siècle. Le cadre n’existant pas, il faut le créer au début de chaque heure de cours et cela demande une dépense d’énergie considérable pour le professeur, parfois découragé dans cette entreprise par l’absence de soutien de la part de l’institution dans laquelle il travaille.

Cette anomie, définie comme l’absence de normes et de valeurs communes, peut s’avérer très déconcertante voire anxiogène pour l’élève. Par exemple, lorsque lors du premier cours, j’annonce tout de go que les semaines voire mois à venir seront dédiés à la création d’un portfolio à réaliser en autogestion en classe et à la maison, un murmure d’angoisse se fait entendre dans la classe et ne tarde pas à se transformer en rébellion de la part des plus hardis. Trouver le juste équilibre entre le placement de règles et l’autonomisation des élèves est une tâche peu évidente pour le professeur, il semble impératif qu’il soit soutenu par l’institution dans laquelle il travaille et par les familles.

En conclusion, je constate qu’un grand paradoxe existe autour de la volonté des programmes de mener les élèves vers plus d’autonomie tout en instaurant un contexte disciplinaire permissif. Pourtant, l’autonomie doit rester une priorité et continuer de se construire quotidiennement dans les classes. C’est la base du projet d’une école émancipatrice, qui existe pour développer la capacité des jeunes à raisonner en conscience, à faire preuve de réflexivité et à s’autodéterminer. Elle représente la forme moderne de la citoyenneté, celle qui permettra à chacun de se créer et se transformer individuellement et collectivement. Pour cela, il me semble impératif que chacun prenne sa part de responsabilité pour instaurer un cadre dans et en dehors de la classe.