Une opinion de Jean-Paul Lambert, recteur honoraire de l'Université Saint-Louis - Bruxelles et membre de l'Académie royale de Belgique.

L’amélioration de la qualité de l’enseignement obligatoire en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) est une nécessité qui fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus : comme le rappellent régulièrement les résultats aux tests Pisa de l’OCDE, notre système d’enseignement présente des performances faibles tout en réussissant la gageure d’être à la fois un des plus inéquitables et un des plus coûteux de la planète. D’où la démarche systémique de réforme du système scolaire (Pacte pour un enseignement d’excellence).

Sachant que la qualité du corps enseignant est déterminante pour la qualité d’un système scolaire, la FWB a entamé - en parallèle à la démarche du Pacte - une réforme de la Formation initiale des enseignants (FIE) qui présente des faiblesses bien diagnostiquées, en particulier depuis un rapport commandité en 2011 par le gouvernement de la FWB.

Un coup d’épée dans l’eau

La réforme fournissait l’occasion de corriger ces faiblesses en invitant les opérateurs à revoir en profondeur la FIE. Hélas, adopté en février 2019, le nouveau décret apparaît comme un coup d’épée dans l’eau, l’énergie des acteurs de la réforme ayant été absorbée, pour l’essentiel, par une laborieuse négociation sur le partage des rôles entre hautes écoles et universités.

Pour le reste, au-delà des déclarations d’intention, la principale mesure concrète est la "mastérisation" de la formation, soit son allongement à une durée minimale de quatre ans (contre trois ans auparavant) pour tous les enseignants des niveaux maternel et primaire (instituteurs) et secondaire inférieur (régents), avec la possibilité de poursuivre une 5e année. Dans l’état actuel, il est à craindre que l’on n’aboutisse qu’à diluer les pratiques pédagogiques antérieures dans un cursus allongé, avec un impact limité sur la compétence des enseignants formés. Ce serait une occasion manquée mais là n’est pas le plus grave : les conséquences budgétaires seront autrement plus dommageables.

Un gouffre budgétaire

L’allongement de la formation entraîne la revendication de barèmes plus élevés pour tous les enseignants (ceux du fondamental et du secondaire inférieur) dont la formation passerait de trois à quatre ans. Dans l’hypothèse la plus souvent évoquée, où le barème des enseignants formés en quatre ans serait fixé à mi-chemin du "barème trois ans" (celui des actuels instituteurs et régents) et du "barème cinq ans" (celui des enseignants du secondaire supérieur), les coûts additionnels pour la FWB se situeraient - en rythme de croisière et selon les estimations convergentes de différents organismes - dans une fourchette comprise entre + 500 millions d’euros par an (dans le cas où tous les enseignants concernés se limiteraient aux seules formations en quatre ans) et + 900 millions d’euros (en cas de choix massifs pour une formation prolongée par une 5e année de "master de spécialisation").

Ces augmentations salariales représenteraient des montants colossaux qui dépasseraient, à eux seuls, les budgets annuels de plusieurs des compétences importantes de la FWB (Aide à la jeunesse, Enfance, Culture…). Qui représenteraient, à eux seuls, de 35 à 65 % (selon le scénario) du budget annuel de l’ensemble des universités et hautes écoles, secteur sinistré par plus de vingt ans de financement en "enveloppe fermée" et désormais sévèrement sous-financé. Et qui seraient aussi, à eux seuls, équivalents au déficit budgétaire total de la FWB, tel qu’estimé pour 2020 (avant que la crise du Covid-19 ne vienne encore l’alourdir).

La FWB ne pourra pas se payer de telles augmentations salariales. Au mieux, elles annuleraient, pour de très nombreuses années, toutes les marges disponibles pour les autres compétences de la FWB, alors même que certaines d’entre elles sont en grand besoin. Plus vraisemblablement, elles aboutiraient même à devoir rogner sur les budgets de ces autres compétences.

Que faire alors ?

Tout d’abord, s’interroger sur la pertinence des augmentations barémiques envisagées : en effet, les salaires de nos actuels instituteurs et régents se situent déjà dans la partie haute du palmarès européen, au-dessus de ceux de leurs homologues scandinaves, anglais et français. Ils sont certes devancés par les Néerlandais et les Allemands, mais ceux-ci ont, en revanche, des charges horaires d’enseignement beaucoup plus lourdes et bénéficient de conditions d’encadrement (nombre d’élèves/enseignant) moins "confortables".

On ne peut feindre d’oublier que notre enseignement obligatoire est déjà un des mieux financés de la planète et que d’autres missions de la FWB sont en urgent besoin. Dès lors, si on estimait néanmoins devoir augmenter le salaire des enseignants, il conviendrait de procéder de façon telle que l’ensemble de l’opération reste financé au sein même du budget de l’enseignement obligatoire.

Les pistes à cet effet résident en l’adoption d’un "barème quatre ans" modéré, combinée à l’instauration de balises et à des mesures d’économies susceptibles, par ailleurs, de corriger certaines situations actuellement inéquitables entre enseignants.

Une première balise viserait à désamorcer la "bombe à retardement" budgétaire que constituerait l’octroi automatique de l’actuel "barème cinq ans" à tout titulaire du nouveau master en quatre ans ayant poursuivi une 5e année de "master de spécialisation". On pourrait imaginer, par exemple, que ce "barème cinq ans" ne soit réservé qu’à un nombre limité d’enseignants chargés de responsabilités complémentaires.

Parmi les mesures d’économies correctrices de situations actuellement inéquitables entre enseignants, on pense d’abord aux conditions d’encadrement. On sait que le taux d’encadrement (nombre d’enseignants pour 100 élèves) de notre enseignement secondaire est le plus élevé de toute l’Europe et même de l’OCDE. La cause ne réside pas tant dans une "taille des classes" plus faible qu’ailleurs mais dans la prolifération, surtout dans le secondaire qualifiant, d’options très peu fréquentées nécessitant des enseignants face à une poignée d’élèves tandis que certains de leurs collègues doivent gérer des classes atteignant les normes maximales. Il faudrait donc durcir - et faire effectivement appliquer - les normes de création et de maintien d’options. Autre mesure : ne pourrait-on prévoir une charge horaire de prestations (en classe) plus importante pour les enseignants dont la discipline (éducation physique, dessin…) implique des charges de préparation et de corrections beaucoup plus légères que pour leurs collègues des autres disciplines ?

Appel à l’action

Face aux constats dressés ci-dessus, l’accord de gouvernement signé en juillet 2019 appelait à un moratoire d’un an de l’entrée en vigueur de la réforme, afin de permettre un réexamen des diverses implications de ce dossier.

Plus d’un an plus tard, on est toujours, semble-t-il, sans solution viable sur le plan budgétaire. Il est à craindre qu’un choix funeste soit opéré, fût-ce par lassitude, sans considération de ses conséquences dramatiques.

Nous appelons les responsables politiques et l’ensemble des acteurs concernés à se mobiliser pour concevoir une réforme de la FIE qui soit à la fois budgétairement viable et de nature à contribuer à une réelle amélioration de la qualité de notre enseignement.

Il faut d’urgence se ressaisir avant de commettre l’irréparable.

Titre de la rédaction. Titre original : "Réforme de la formation initiale des enseignants : comment éviter la catastrophe budgétaire".