Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient.

Il fut un temps où, après le 11 septembre 2001, le prince Mohammed ben Nayef fut l’allié privilégié des Etats-Unis au Moyen-Orient dans sa lutte globale contre le terrorisme. Un temps prince héritier, il perdit ce titre en 2017, quand Mohammed ben Salmane (MBS), un autre des princes, pourtant moins bien doté sur tous les plans, et qui convoitait aussi le titre, lui vola ce privilège. Le voilà désormais arrêté dans son propre pays depuis cinq jours, lui l’ancien allié historique de Washington dans la région, par son propre cousin germain.

L’arrestation le 6 mars dernier de trois membres de la famille royale, dont Ben Nayef, après la purge historique qui eut lieu au Ritz-Carlton à Riyad début 2018 (où cette fois ci 200 personnes proches ou membres de la famille royale furent séquestrés pendant des jours), est la preuve que MBS reste contesté de l’intérieur. Et que son accession royale ne fut pas tout à fait naturelle. Au royaume de la dynastie des Saoud, les postes sont éjectables et les trahisons familiales légion. Les évènements récents ont prouvé une fois encore qu’une opposition existe encore à l’accession au poste suprême du jeune et fougueux MBS. Ce qui n’est pas si mal.

C’est depuis la tentative d’assassinat survenu dans son Palais en avril 2018, que le jeune Mohammed Ben Salmane est devenu paranoïaque et a clairement commencé à craindre pour sa sécurité. C’est de là, qu’a commencé ce long processus d’élimination politique ou physique de certains des opposants, un à un, pour lui permettre d’accéder à son rêve et d’assoir sa légitimité. Se faire respecter c’est souvent parvenir à être craint. Tous ceux qui s’éloignent désormais de ce dernier, ou marquent leur opposition, subissent le même sort. Pourtant, MBS poursuit son ascension tout en mettant chaque jour en péril le pays. Tant que le soutien de la Maison Blanche et de Donald Trump est clair, il ne court aucun danger. Mais quid si Trump n’était pas réélu ? Quid de la distance progressive qui a commencé à se marquer avec son mentor, Mohammed Ben Zayed, qui a retiré dans un premier temps ses troupes du Yémen et s’est rapproché de l’Iran en juillet 2019 ? Comment en est-on arrivé là ?

Retour en arrière

Mohammed ben Nayef, aujourd’hui arrêté, aurait peut-être permis une transition plus en douceur dans son pays. Lorsque le roi Abdallah ben Abdelaziz al Saoud est mort le 23 janvier 2015 et que son demi-frère Salman Ben Abdelaziz al Saoud a accédé au trône, son fils Mohammed ben Salmane n’avait vraiment rien à faire valoir (certains disent qu’il était même le plus pauvre des princes, d’où la purge qui lui aurait permis de s’enrichir avant tout). Il était ministre d’Etat et conseiller de son père, mais il était inconnu à Washington et n’avait que 29 ans. C’était donc un novice même s’il avait toujours été aux côtés du roi. C’est pourtant le soutien indéfectible de son père qui a, en tout cas, permis à MBS, de cumuler en un temps record plusieurs casquettes aux attributions parfois très éloignées - chef du cabinet royal, ministre de la Défense et Président d’un Conseil des Affaires économiques et du Développement -, d’où désormais son surnom de "Mister everything".

Cela lui a permis de placer ses hommes pour conforter sa position, jusqu’à devenir Prince héritier en titre, le 21 juin 2017, après avoir succédé lui-même à deux Princes héritiers successifs. Il a écarté tous ceux qui étaient susceptibles de faire obstacle à son accession au trône et désormais son cousin germain le prince quinquagénaire Mohammed ben Nayef longtemps considéré comme le "Mister Security" du royaume et très apprécié de la CIA. La relation étroite et de longue date de Mohammed ben Nayef avec Washington était le résultat de sa longue expérience dans les opérations de lutte contre le terrorisme, qui avait conduit à ce qu’il soit considéré comme un partenaire incontournable. C’est lui qui aurait stoppé la campagne d’attentats d’al-Qaïda dans le royaume entre 2003 et 2005. L’expérience de Mohammed ben Nayef dans la lutte contre le terrorisme, en tant que ministre de l’Intérieur, lui avait donné des alliés précieux et bien installés dans l’establishment sécuritaire et militaire à Riyad comme à Washington. Mais pas suffisamment néanmoins avec l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, méfiant vis-à-vis de ses propres services.

Les relations avec les Etats-Unis

Lorsque Trump a finalement rencontré MBS, le 14 mars 2017, à la Maison Blanche alors qu’il n’est encore que vice-prince héritier, l’événement fut immédiatement décrit comme un "tournant". Un "tournant" bien préparé en amont. Une campagne de relations publiques avait de fait préalablement été planifiée pour "vendre" le jeune prince au public occidental dans un langage que l’Occident pouvait comprendre. MBS avait été dûment présenté comme un modernisateur, un réformateur impatient. Des critiques élogieuses avaient suivi ses premiers entretiens accordés à Bloomberg et The Economist.

Des sources saoudiennes bien placées ont confié à MEE sous couvert d’anonymat que le prince héritier d’Abu Dhabi, Mohammed ben Zayed (MBZ), aurait conseillé à Mohammed ben Salmane une approche sur deux fronts pour devenir le favori des Etats-Unis en tant que prochain souverain de l’Arabie Saoudite. MBZ aurait expliqué à MBS que, pour être accepté par les Américains comme l’homme de la situation en incarnant une politique de réformes structurelles économiques et sociales, sinon sociétales, il devait "mettre fin au règne du wahhabisme" - pilier religieux du royaume saoudien - susceptible de constituer une hypothèque pour le succès de ces réformes. MBZ lui aurait aussi enjoint d’ouvrir un "fort canal de communication" avec Israël s’il voulait être le favori de Washington dans la succession au trône ce qui expliquerait notamment la relation que MBS aurait ensuite nouée avec Jared Kushner, "le gendre du président américain, un trentenaire comme lui". Et le tour fut joué.

Cette éviction de Mohammed ben Nayef avait, de fait, été validée par le président Donald Trump. Et le président américain de se féliciter de la politique de réformes menée en Arabie Saoudite. C’est ce qui ressort du livre controversé de Michael Wolff intitulé Fire and Fury : Inside the Trump White House (Cf. Michael Wolff, Fire and Fury : Inside the Trump White House, New York, Henry Holt and Company, 2018). "Nous avons placé notre homme au sommet", aurait déclaré Trump à des amis, selon le livre. Aujourd’hui, le roi Salmane est gravement malade, et ne peut que constater la lente dérive de son pays, depuis que MBS le dirige en filigrane. Que ce soit la montée des périls dangereuse, pour toute la région et le monde, contre l’Iran orchestrée par MBS et MBZ, la tragique guerre au Yémen qui a fait plus de 100 000 morts sans parvenir à déloger les Houthis, l’assassinat pur et simple de Kamal Khashoggi à Istanbul au consulat saoudien, l’échec de la modernisation du pays et de la vision 2030 alors que le prix du baril de pétrole s’effondre, l’Arabie Saoudite est au bord du gouffre et ce n’est plus un mirage.