Une opinion de Florian Besson, docteur en histoire médiévale de l'Université Paris-Sorbonne. Article paru originellement sur le blog Actuel Moyen Âge.

On présente souvent les seigneurs médiévaux comme de grosses brutes toujours avides de se battre, et notamment toujours prêtes à partir en croisade pour pourfendre des Sarrasins. Or, au contraire, les nobles s’avèrent étonnamment créatifs pour trouver des excuses afin de ne pas avoir à partir en Orient…

Pourquoi éviter une croisade

Il faut dire que partir en croisade coûte extrêmement cher : il faut de l’argent cash pour rémunérer ses hommes – même les vassaux attendent de leur seigneur des rémunérations conséquentes –, acheter des chevaux et du fourrage, payer la traversée, etc. Au moment de la première croisade, on voit ainsi que les nobles qui partent vendent des terres à des monastères ou s’endettent auprès de membres de leur famille. Le célèbre Godefroy de Bouillon vend par exemple son château de Bouillon – en prévoyant une clause qui lui permettra de le racheter s’il revient de croisade (c’est ce que l’on appelle une vente à réméré).

En plus du prix, la croisade est dangereuse et il y a de quoi en refroidir plus d’un. De très nombreux croisés, y compris dans les familles les plus nobles, meurent en route : c’est le cas par exemple de l’empereur Frédéric Barberousse durant la troisième croisade. D’autres meurent là-bas, d’un combat ou d’une insolation. D’autres encore tombent malade : Philippe Auguste, roi de France, rentre de croisade en ayant perdu ses cheveux et un œil suite à une fièvre. D’autres passent des années dans une prison musulmane…

Bref, même si la croisade est prestigieuse et qu’y participer peut faire la gloire d’un seigneur ou de sa famille, il y a aussi de bonnes raisons de ne pas y aller.

Seuls les fous partent !

Dans un célèbre poème, écrit en 1267, Ruteboeuf fait ainsi dialoguer un partisan de la croisade et un homme qui ne veut pas du tout y aller, présenté comme un "décroisé". Ce dernier souligne qu’il faut être fou pour partir en Orient alors qu’on peut faire son salut autrement, par exemple en accomplissant un pèlerinage en Occident. En plus, le "sultan" ne lui a rien fait, et plutôt que d’aller mourir outremer, il préfère profiter de ses amis en restant tranquillement chez lui…

Contrairement à ce qu’on pense souvent, la croisade n’a jamais fait l’unanimité : prêtres, théologiens, troubadours ont beaucoup critiqué ce nouveau concept. Avec la multiplication des défaites, notamment à partir des années 1185, l’idéal de croisade perd peu à peu de sa force.

Pas étonnant, dès lors, de voir autant de seigneurs chercher à tout faire pour ne pas partir. Ce qui n’est pas évident, car le pape fait peu à peu de la croisade un devoir sacré, auquel doit participer tout chrétien, surtout s’il est noble et en bonne santé. Du coup, les seigneurs trichent.

L’art de trouver une (mauvaise) excuse

A la fin du XIIe siècle, le pape et divers ecclésiastiques venus du royaume de Jérusalem tentent de convaincre les nobles d’Occident de partir pour défendre la Terre sainte. Le roi d’Angleterre, Henri II Plantagenêt, promet plusieurs fois d’y aller, mais visiblement n’a aucune intention de tenir cette promesse. Du coup, il offre fréquemment des sommes conséquentes aux Templiers, qui doivent les garder en réserve pour lui, en attendant sa venue : une façon de s’engager sans vraiment s’engager… Finalement, Henri ne part jamais en Orient et les Templiers dépensent son trésor pour lutter contre Saladin.

Quelques années plus tard, Frédéric II, empereur, promet de partir en croisade dès son couronnement en 1220. Et puis, il traîne. Beaucoup. 1220, 1221, 1225… À sa décharge, il faut dire qu’organiser une croisade prend du temps, qu’il est engagé dans des guerres en Allemagne et en Italie, bref, qu’il a d’autres chats à fouetter. Dans ses nombreuses lettres au pape, il explique à chaque fois qu’en ce moment il a trop de problèmes, mais que promis, il partira au prochain printemps. À force, le pape finit par se dire que trop c’est trop… et l’excommunie. Quand Frédéric finit par partir, en juin 1228, il est donc dans la curieuse situation d’être à la fois croisé et excommunié.

Joinville, lui, a accompagné le roi Louis IX lors de sa première expédition en Orient. Quand, plusieurs années après, le roi prépare une nouvelle croisade, Joinville refuse tout net de partir. Certes, c’est un devoir sacré, mais on ne l’y prendra plus : quand il est revenu de croisade, il a trouvé "sa terre" appauvrie à cause des impôts et des méchants agents du fisc. Joinville développe alors tout un argumentaire : Dieu a sacrifié son propre fils par amour pour son peuple ; si Joinville partait en croisade, il mettrait son peuple en danger en le privant de son seigneur ; par conséquent, Dieu exige en réalité de lui… qu’il ne parte pas. Avec habileté, Joinville réussit ainsi à retourner totalement l’argumentaire de la croisade et à présenter son non-départ comme plus loyal et plus courageux qu’un départ !

La palme de la mauvaise foi revient à un prince polonais, nommé Leszek le Blanc. En 1221, il écrit au pape Honorius III. Dans cette lettre, il rappelle d’abord qu’il aurait vraiment aimé partir en croisade, car cela lui tient à cœur. Malheureusement, il est malade depuis des années et ses médecins lui imposent de ne boire que de la bière. Or, comme tout le monde le sait, il n’y a pas de bière en Palestine. Du coup, impossible de partir… CQFD. On dirait un élève qui explique qu’il n’a pas pu faire ses devoirs car il avait vraiment trop mal à la tête. Le pape n’est probablement pas dupe, mais il ne peut pas traiter de menteur un aussi puissant seigneur, et doit donc accepter l’excuse, aussi grosse soit-elle…

Décidément, les seigneurs médiévaux n’étaient pas tous des fous de guerre prêts à aller trucider des Sarrasins. Leurs hésitations, leur habileté à trouver des excuses, les manières de justifier leur refus en disent long sur la façon dont ils voyaient le monde et dont ils pensaient la croisade !

Pour en savoir plus

  • Martin Aurell, Des Chrétiens contre les croisades, xiie et xiiie siècles, Paris, Fayard, 2013.
  • Marcus Bull, "The Roots of Lay Enthusiasm for the First Crusade", History. The Journal of the Historical Association, n° 78, 1993, p. 353-372.
  • Penny J. Cole, The Preaching of the Crusades to the Holy Land, 1095-1270, Cambridge, The Medieval Academy of America, 1991.