Un témoignage de Fidéline Dujeu, écrivaine, mère d'un élève du secondaire.

Hier soir, j’ai reçu les directives de l’école de mon enfant pour la reprise des cours en secondaire.
Au fur et à mesure de la lecture de ces directives, mon souffle ralentissait, pour être totalement coupé à la dernière ligne.

L’école tente de me rassurer :
Elle veillera à ce que les enfants restent à 1m50 d’écart tout au long de la journée en les surveillant continuellement, même pour aller aux toilettes. Tous leurs trajets à l’intérieur de l’école seront encadrés, surveillés. Les enfants resteront assis derrière leur banc toute la journée, ils ne quitteront pas leur place, même pour manger et boire. Ils passeront la journée à désinfecter leurs bancs, leurs mains, leurs objets. Aucun objet ne sera échangé entre les enfants ni entre les enfants et les enseignants, même pas des photocopies. Les enfants n’auront pas l’occasion de se regrouper à l’entrée ou la sortie des écoles parce que nous devons les reprendre à l’heure dite.

Comment être rassurée? Comment pouvons-nous vouloir une telle école pour nos enfants? Depuis 9 semaines, nous avons demandé aux jeunes de se responsabiliser, de faire preuve d’autonomie et de créativité, de créer leur propre rythme, d’être patient, de faire lien autrement, de découvrir le pouvoir de la solitude. Et ils l’ont fait. Et aujourd’hui, nous voudrions leur imposer une école-prison? Pour quoi? Pour nous protéger, nous, leurs parents, nous, leurs grands-parents? N’inversons-nous pas les rôles?

Durant ces 9 semaines, nous avons été nombreux à rêver d’une autre société. Une société qui ne serait plus soumise à l’économie de marché mais qui serait respectueuse de la nature, des libertés et des singularités individuelles. Comment changer quoi que ce soit sans passer par un changement du paradigme scolaire?

Je pense à tous ces professionnels de l’enseignement qui rêvent d’une école ouverte, participative, d’une école qui met au centre de son apprentissage la créativité et l’imagination, d’une école qui respecte les rythmes et réalités de chacun, tant de l’élève que du professeur, d’une école basée sur la confiance mutuelle. Je ne voudrais pas être à leur place.

Nous aurions pu, avec les mêmes données, créer une école du dehors, une école de la responsabilisation et de la confiance. Nous avons enfin la chance de travailler en petits groupes, nous aurions pu imaginer de créer, de construire le savoir ensemble. La crise que nous traversons est un moment de transformation et nous aurions pu écouter nos plus jeunes, les aider à trouver les moyens de changer, eux, ce que nous n’arrivons pas à faire, nous. Ce n’est pas ce que ces directives proposent. Comment des jeunes assis seuls derrière un banc face à un professeur durant toute une journée pourraient avoir l’énergie et le désir de la métamorphose? Comment des enfants chez qui nous tuons toute joie profonde pourraient créer et imaginer quoi que ce soit?

Nous avons dérivé. Nous n’avons pas respecté nos aînés, nous n’avons pas respecté nos morts, nous n’avons pas respecté nos soignants, et voilà que nous ne respectons pas nos enfants.

J’ai peu de pouvoir, si ce n’est celui de ne pas mettre mon enfant à l’école.

Nous avons peu de pouvoir mais si nous ne le prenons pas, il nous sera bientôt entièrement confisqué.