Un texte de Timur Uluç, secrétaire général pour la commission justice et Paix et son groupe de travail sur les enjeux économiques et sociaux. 

Retrouvons le sens des "pères fondateurs" : la solidarité, la réconciliation, reconnaître l’autre et le respecter.

À la veille des élections européennes, il est primordial de conserver un regard critique, mais également de continuer à nous émerveiller de tout ce que nous a apporté l’Europe, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : d’abord la paix difficilement gagnée, sur base de(s) principes d’action qui guidèrent la démarche des "pères fondateurs" : réconciliation, dignité et droits humains, action concertée et reconnaissance mutuelle des peuples dans leur singularité. Ensuite, grâce à des principes qui se sont incarnés dans de nouveaux modes concertés de planification, d’organisation et de coordination tant économiques et financiers que politiques et sociaux. Après des siècles de guerres, on allait créer de nouvelles formes du vivre-ensemble. L’Europe, recueil de multiples héritages, devenait ainsi un formidable espace d’évolution et de progrès.

Certes, tout système démocratique génère ses paradoxes : plus on innove, plus se complexifie le travail de mémoire, d’explication et d’interprétation des réalisations passées, ainsi que celui de la transmission objective d’informations au quotidien.

Aujourd’hui se dressent d’autres immenses défis : le péril climatique, la crise de la politique migratoire, les inégalités, les guerres au Moyen-Orient, la mondialisation, la montée des extrémismes, les enjeux éthiques autour des nouvelles technologies, les impacts à venir de l’intelligence artificielle, l’instrumentalisation des informations, la multiplication des réseaux sociaux…

Alors, comment préparer un nouvel avenir à l’Europe ?

Pour contourner ces obstacles, il faut d’abord rendre plus intelligible la portée humaniste des actions européennes. Ensuite, ré-enchanter leur sens en termes de significations et vision. Enfin, faire mémoire de celles et ceux qui les ont précédemment portées depuis le Traité de Rome. Même imparfaits, leurs témoignages donnent à saisir leurs intentions et à faire émerger l’esprit de cette aventure unique à travers l’Histoire européenne.

Mais comment appréhender ce sens européen pour l’avenir ? Ce passé décrit-il encore le cadre de notre présent ?

1. Réexpliquer et actualiser le principe fondateur : la réconciliation. Derrière les dérives populistes actuelles, de vieux démons se manifestent malheureusement à nouveau.

2. Éclairer le principe de solidarité : au-delà d’une prospérité globale à maintenir, agir pour qu’émerge une répartition plus équitable des ressources au sein des populations et entre les États partenaires de l’Union.

3. Reconnaître l’autre et le respecter, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Union européenne, pour être à l’avant-garde de la prise en compte des justes besoins de toute population.

Des pistes trop idéalistes ?

Bien au contraire ! Le projet d’intégration européenne, comme tout autre projet humaniste, n’est-il pas né d’idéaux de quelques-unes et de quelques-uns, et ne se concrétise-t-il pas au-delà des échecs, des limites et des manquements du chemin que nous traçons ?

Et l’Europe avance sur ce chemin-là.

Voyons les dernières avancées en matière économique, environnementale ou sociale, comme celles relatives à l’interdiction de la pêche électrique, au Règlement général sur la protection des données personnelles, à la réglementation du travail détaché de pays à pays pour combattre le dumping social. Voyons aussi cette génération jeune née des échanges Erasmus. Elle attend une Union européenne à la fois démocratique et efficace, forte et humble, riche et généreuse, une Union européenne qui pense plus juste et parle vrai, courageuse politiquement, en faisant place à de nouveaux idéaux.

Concrètement, nous pourrions nous rallier aux propositions de Philippe Herzog :

- Un agenda européen aux priorités claires et compréhensibles par toutes et tous.

- Un projet politique avec une stratégie économique, sociale, environnementale, financière et industrielle commune aux différents pays.

- Une défense-sécurité concertée.

- Une solidarité renforcée au-delà des concurrences, afin de donner priorité à l’éducation, à la cohésion sociale et au respect du travail.

Régis Debray écrivait récemment : "Il est dur de renoncer à l’idée que l’Histoire a un sens et pas seulement un cours."

Le 26 mai prochain, à nous de désigner, au Parlement européen, des porteuses et des porteurs de ce sens.