Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.

La société et les professeurs se trouvent face à des jeunes remplis d’une angoisse existentielle profonde. Voici les origines de ce virus qui se propage. 

Il est d’actualité de parler de virus, pandémie, épidémie, cette chronique abordera un mal insidieux qui s’est propagé à l’école et s’est révélé à moi dernièrement. Les théoriciens l’appellent la "pathologie des institutions" où l’on assiste, entre autres, à une contagion de l’angoisse, l’angoisse des uns alimentant celle des autres et formant une chaîne perverse. L’école n’est pas épargnée et, pour poser un constat clair, cette situation nuit à l’enseignement, à la transmission du savoir, en même temps qu’elle a des effets délétères sur la santé mentale, l’équilibre et la joie de vivre de tous les acteurs de la relation éducative. Le virus continue de se propager pour finalement convaincre la société qu’il est devenu pénible, voire dangereux, d’enseigner.

Dans de nombreuses écoles, dont la mienne, les professeurs se trouvent face à des jeunes qui sont remplis d’une angoisse existentielle profonde que le système actuel de l’enseignement ne fait qu’amplifier. Il m’a semblé repérer trois origines à ces angoisses en collectant, analysant et reformulant les comportements et réflexions des élèves.

Tout d’abord, la vision normative de l’éducation donnée à la maison s’est affaiblie et a été remplacée par une vision affective. Le jeune est placé sur un piédestal, duquel il a toutes les libertés, liberté renforcée par les nouvelles technologies et l’indisponibilité, voire l’absence, des adultes référents. L’enfant, sans cadre, est laissé dans le vide et donc dans une angoisse permanente. Cela l’empêche d’apprendre à gérer l’échec, la frustration et les conflits qu’il rencontre à l’école, où le cadre est un peu plus strict. Il se sent donc en insécurité profonde au sein de l’institution scolaire et développe des comportements de survie ou même, pour certains, des troubles du comportement.

Ensuite, les échecs répétés de l’élève l’entraînent dans une oisiveté excessive. Le jeune est bloqué, il n’avance plus car le milieu dans lequel il a vécu n’est pas un milieu positif et donneur d’espoir. Il ne voit pas d’issue et, par loyauté envers les siens, rejette cette responsabilité sur l’école.

Celle-ci n’offre plus d’opportunité réelle d’émancipation car elle devient de plus en plus élitiste, malgré les discours sur l’égalité des chances et la "démocratisation". Or, l’école est l’objet d’attentes multiples face à la perte de sens qui assaille la société, les parents et élèves. Il y a là une grande désillusion.

Pour remédier à ces angoisses existentielles, certains élèves développent face aux professeurs et aux apprentissages des réactions instinctives de survie qui sont pour le moins déstabilisantes, voire agressives et violentes. Il y a la fuite, la lutte et l’inhibition.

La fuite se traduit par la peur et l’anxiété : un taux d’absentéisme phénoménal, le recours à des certificats médicaux de complaisance ou le développement de maladies chroniques qui permettent une porte de sortie en situation de stress.

La lutte, elle, s’exprime par la colère, les mots dépassent les pensées et l’élève se met dans un état d’agressivité défensive, il recherche en permanence le conflit, il use d’une violence verbale et non verbale.

Le stress d’inhibition, enfin, se traduit par du découragement : l’élève ne montre plus aucune motivation et ne fournit aucun effort.

Dans certaines classes, les jeunes accumulent ces réactions et cela entraîne soit une réelle désertion de l’école, soit un climat perpétuellement sous tension Pour le professeur, cette situation est très décourageante et insécurisante : l’angoisse se propage et atteint les salles des professeurs et parfois leur vie privée.

Un constat bien regrettable, qui anéantit lentement les acteurs de l’enseignement. Qui de nous proposera un vaccin à cette angoisse latente ?