Opinions

Ma réflexion part de quelques remarques que m’ont faites les élèves dès mon premier jour dans l’enseignement, des remarques dévalorisantes envers eux-mêmes et liées aux représentations qu’ils se font de leur école et des enseignants. L’espace public, en particulier dans sa dimension médiatique, propose majoritairement une perception négative du corps enseignant. Un peu comme on ne fait pas un article avec des trains qui arrivent à l’heure, on ne fait que rarement un débat sur l’Ecole, ou un article sur l’enseignement, avec des enseignants satisfaits de leurs élèves, contents de leur école et ravis de continuer à enseigner.

Au contraire, les enseignants invités témoignent d’une pratique devenue épuisante, frustrante, insécurisante, etc.

Victimes d’agressions, d’insultes ou de marques d’irrespect, ils mettent au-devant de la scène publique une représentation - certainement vraie mais pas nécessairement majoritaire - de l’enseignant plutôt frustré par son emploi et désabusé par les comportements actuels de la jeunesse, et dont la frustration et l’aigreur débouchent sur la dépression, voire la maladie.

Sensibles - au même titre que les adultes d’ailleurs - aux représentations véhiculées dans l’espace public, les élèves ont, pour la plupart, intégré cette image de leurs maîtres.

J’ai ainsi dû répondre, dès les premiers jours, à des questions du style : "Vous n’allez pas rester longtemps, si ? Vous allez trouver autre chose, non ?" "On va être gentils avec vous, comme ça vous n’allez pas partir en dépression" (1er jour, élève de 3e). Comme j’ai toujours répondu que j’allais continuer au moins jusqu’à la fin de l’année, vu que mon prédécesseur ne reviendrait pas, et que j’aimerais poursuivre l’année suivante, j’ai eu à répondre, à plusieurs reprises, à des questions du style : "Mais vous aimez vraiment travailler ici ? Dans l’enseignement ? Et dans cette école ?" Et c’est étonnés qu’ils m’entendaient répondre que oui, j’aimais enseigner et travailler ici.

Ils étaient d’ailleurs d’autant plus surpris que, dans mon cas, j’ai quitté un autre emploi pour devenir enseignant. "Mais, Monsieur, vous avez choisi de travailler comme prof ? Je croyais que ce n’était que quand on ne trouvait rien d’autre qu’on devenait prof ? C’est pas ce qu’on dit généralement ?" J’ai réellement perçu une différence dans leur comportement à mon égard au fur et à mesure que je m’efforçais (avec un certain amusement) de me distancier de l’image qu’ils avaient des professeurs. Sans pour autant modifier profondément cette image dans leur esprit : tout au plus, ils avaient devant eux un enseignant qui ne collait pas à l’image dominante "Mais, Monsieur, avouez que la plupart des vieux profs sont aigris, non ?"

Si je dis que leur attitude m’a paru se modifier, c’est dans le sens où le simple fait de savoir que j’étais content d’être là, pour eux, semblait réellement les valoriser. Une image négative du corps enseignant n’est donc pas seulement dévalorisante pour les enseignants, mais également pour les élèves. Et on peut étendre cette image dévalorisée et dévalorisante de leurs professeurs, à l’image qu’ils ont de leur école ou de leur filière. Les élèves ont effectivement une connaissance pratique de la hiérarchie symbolique des écoles dans une même commune ou une même région, allant de l’école la plus renommée (" où il y a des files d’attente") et où se trouve la population la plus valorisée (qu’on destine à l’université), aux écoles les moins cotées(" où il n’y a pas de files") et où se trouve la population la moins valorisée. - "Mais, Monsieur, on a des chances de réussir à l’unif’quand on sort d’ici ?"

Tout comme les idées "dominantes", disait Marx, sont les idées des "dominants", les écoles dominantes sont les écoles des dominants. Et la connaissance pratique que les élèves ont du système leur vient souvent de leur propre parcours, à sens unique : de relégation en relégation, à la suite de conseils de classe leur "conseillant", suite à l’échec, de poursuivre ailleurs, dans "telle école", par exemple "J’ai raté là-bas, alors ils m’ont conseillé de venir ici, Monsieur " Et le processus est pareil au niveau des filières et sections : "Mais vous préféreriez donner cours dans le général, Monsieur, non ?"

Comme on ne "choisit" pas sa filière mais qu’on est "envoyé" par le conseil de classe en technique ou en professionnel, l’image de ces filières est, pour beaucoup d’élèves (pas tous heureusement !) celle de l’échec et de la relégation, de la déchéance, de ce qu’on n’a pas choisi.

Autrement dit, élèves et professeurs se renvoient, mutuellement et quotidiennement, leur propre image, comme dans un jeu complexe de miroirs : "Je te regarde et je me vois." L’enseignant ayant une image négative de son boulot renvoie aux élèves une image négative d’eux-mêmes.

Et pour le professeur, devoir enseigner à des élèves qui se perçoivent comme des relégués du système scolaire, des exclus des filières les plus valorisées, et qui agissent en tant que tel (par la résignation, le chahut, etc.), n’est pas valorisant n’ont plus.

Pour conclure, nous pourrions nous exercer à rappeler quelques évidences : c’est valorisant d’être élève dans une école valorisée; c’est valorisant d’être élève dans une option valorisée; c’est valorisant d’avoir des profs valorisés; c’est valorisant d’être enseignant dans une école valorisée; c’est valorisant d’enseigner dans une option valorisée; c’est valorisant d’enseigner à des élèves valorisés.