Une opinion de Andras Arato, président et le directeur général de Klubradio.

Je dirige une station de radio à Budapest appelée Klubrádió. Pendant vingt ans, nous avons diffusé nos programmes auprès d’un public de quelques centaines de milliers de personnes, en mettant les politiciens face à leurs responsabilités et en survivant grâce à nos recettes publicitaires.

Nous avons survécu dans ce créneau – connu de peu de gens en dehors de notre pays – jusqu’à ce que nous nous retrouvions dans le collimateur du régime de Viktor Orban, sous la marque de la "démocratie illibérale". Le jour de la Saint-Valentin de cette année, après des années de procès et de lutte, nous avons perdu notre licence et notre fréquence radio. Les tribunaux, progressivement placés sous l’influence politique d’Orban au cours de la dernière décennie, se sont prononcés contre nous. Nous continuons cependant à émettre sur Internet – un symbole puissant de résistance aux attaques contre les médias qui se poursuivent dans un pays de l’UE.

Ce harcèlement a commencé il y a une dizaine d’années. Dès que le Fidesz, le parti d’Orban, a repris le pouvoir en 2010, il a commencé à contrôler les médias. L’ensemble des médias publics a été placé sous la tutelle d’une autorité unique, le Conseil des Médias, contrôlé par des personnes nommées par Orban. Ce conseil contrôlait la seule agence de presse, ainsi que l’attribution des fréquences aux chaînes de télévision et aux stations de radio. Il avait le pouvoir d’imposer des sanctions et d’accorder des subventions. La législation a été délibérément rédigée de manière vague afin de donner à cette autorité d’énormes pouvoirs discrétionnaires. En outre, de manière anticonstitutionnelle, les cinq membres de ce conseil sont tous des délégués du Fidesz.

Plutôt que de détruire la liberté des médias de manière directe en arrêtant des journalistes ou en censurant des journaux, Orban a utilisé des leviers économiques pour affaiblir les médias indépendants. Cette stratégie intelligente lui a permis d’éviter un tollé international, en éliminant lentement les médias indépendants les uns après les autres.

Faillites

Le gouvernement a utilisé ses énormes budgets publicitaires pour canaliser les fonds vers des publications dociles et fidèles à la ligne du parti, et affamer celles qui le critiquaient. La majorité des annonceurs privés – espérant des commandes du gouvernement ou craignant de les perdre – ont mis un terme à leurs relations avec les médias qui posaient des questions qui dérangeaient le gouvernement. Ma station, Klubrádió, considérée comme un "média indépendant", a perdu 90 % de ses revenus depuis le début des années 2010.

Dans ce contexte, des médias respectés et établis de longue date ont fait faillite et ont souvent été rachetés par des investisseurs proches du gouvernement.

Cela a eu pour conséquence de créer une incroyable concentration des médias. Le tristement célèbre conglomérat KESMA a été créé, et il possède désormais près de 500 marques médiatiques, dont des chaînes de radio et de télévision. Il a été autorisé à contourner les restrictions imposées par le gouvernement dans la loi sur la concurrence en étant qualifié d’"objectif économique national spécial". Le conglomérat et ses investisseurs reçoivent des milliards de dollars d’argent public.

Comment cela peut-il être autorisé dans un pays de l’UE, dont la charte des droits fondamentaux exige que "la liberté et le pluralisme des médias doivent être respectés".

L’UE a ignoré le fait qu’à l’intérieur de ses frontières, un gouvernement fait fi des valeurs démocratiques et mène le pays vers une semi-dictature populo-nationaliste, tout en collectant l’argent des contribuables européens, qu’ils utilisent pour s’enrichir personnellement. Il n’y a eu aucune conséquence pour Orban. Il a déclaré un combat pour la liberté à Bruxelles et, fait unique dans l’histoire mondiale – puisque la Hongrie est le plus grand bénéficiaire de fonds européens par habitant – ils font payer à leur ennemi proclamé les factures de leur combat démagogique. L’UE ne peut pas résoudre tous les problèmes de la Hongrie, mais il est inadmissible qu’elle assiste sans rien faire à la mise à mort par Orban de la poignée de médias indépendants toujours en opération dans le pays.

Le peuple hongrois est une grande source d’espoir. En effet, si Orban bénéficie effectivement d’une supermajorité, il serait erroné de penser qu’une majorité de Hongrois soutient ses mesures de répression des libertés.

Après que Klubrádió a été privé de sa fréquence radio, les auditeurs se sont tournés vers Internet pour y retrouver leur source d’informations indépendantes. Des fonds ont même été levés par le public pour les auditeurs qui n’avaient pas les moyens de s’abonner et qui avaient perdu leur principal contact avec le monde extérieur. Pour compenser la perte des recettes publicitaires, nous étions passés à un système d’abonnement où nos supporters ont levé cinq millions d’euros au cours des dix dernières années pour maintenir la voix de Klubrádió en vie.

Nous sommes tous stupéfaits de la manière dont les politiciens, les citoyens et les médias internationaux du monde entier ont suivi le sort de Klubrádió. Le ministre hongrois des affaires étrangères qualifie les médias mondiaux de « menteurs ». Pour nous, c’est un honneur d’être à leurs côtés. Nous ne méritons pas d’être mondialement connus, mais nous sommes heureux d’être un symbole de la liberté des médias dans un monde où, partout, des forces obscures tentent de l’ébranler. Orban – dans la pure tradition des dirigeants autocratiques – sait qu’un média libre et indépendant, qui couvre honnêtement les actes de son gouvernement, est le plus grand danger auquel il peut être confronté.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction.