Une carte blanche de Laetitia Tran Ngoc, Chercheuse indépendante, spécialiste de l'Afrique centrale et de l'est.

Le 13 août dernier paraissait dans La Libre une opinion du professeur Stef Vandeginste de l’université d’Anvers, expliquant le pourquoi des “quotas ethniques" dont la "Commission Congo" aurait fait preuve dans le choix de ses experts ["quotas ethniques" qui n'ont finalement pas été appliqués au sein du groupe d'experts NdlR]. Mais le désir de justifier à tout prix l’attitude de la Commission semble avoir fait oublier à ce dernier la complexité spécifique des pays mentionnés, entièrement occultée par un fétichisme ethnique qui nous rappelle l’urgence de remettre en question les préjugés de certains “spécialistes” de l’Afrique des Grands Lacs.

Comparaison boiteuse

Le point plus surprenant du texte est sans doute sa défense du “modèle burundais”, en opposition au "modèle rwandais”. Les accords d’Arusha, qui avaient mis fin en 2000 à près d’une décennie de guerre civile au Burundi via la mise en place de quotas ethniques dans le partage du pouvoir - là où le Rwanda avait décidé de bannir la mention d’ethnies après le génocide - constitueraient ainsi “le meilleur exemple du partage du pouvoir consociatif sur le continent africain” (sic).

Pourtant, deux décennies après leur signature, la situation est désastreuse: le Burundi est en plein chaos économique, politique, social et diplomatique. Plusieurs observateurs ont dénoncé l’utilisation d’un discours de haine par le pouvoir en place à l'égard de la minorité Tutsi, et les déceptions se sont accumulées ces dernières années, entre gestion économique calamiteuse, corruption et profonde misère urbaine et rurale. L’enviable modèle burundais a donc accouché d'un pays au bord de l’explosion. Ironie de l’histoire, les bénéficiaires de ce modèle d’équilibrage ethnique sont les premiers, aujourd’hui, à le déplorer. Un rapport du sénat burundais publié le 31 juillet 2020 critiquait ainsi l'héritage ethnique de la colonisation, qui aurait “détruit l’Etat nation du Burundi”, et la haine intercommunautaire “inoculée par les colonisateurs Allemands et Belges”.

Raisonnement circulaire

D’une manière générale, le texte n'arrive pas à se défaire d'une lecture commode et réductrice, en terme ethnique, d’une réalité autrement plus complexe. Un point de vue qui expliquerait d’étranges défauts d’attention. Ainsi, dans un curieux renversement de causalité, Stef Vandeginste justifie l’équilibrage ethnique de la commission comme une “reconnaissance de la donne officielle au Burundi”, ignorant un élément essentiel : les ethnies n’existaient pas au Burundi et au Rwanda précoloniaux. L’aventure coloniale s’était doublée d’un safari idéologique de la part de colons Européens obsédés de hiérarchie raciale, créant des races distinctes au sein de populations qui ne se distinguaient ni par leur langue, ni par leurs cultures, avaient la même religion et occupaient le même espace géographique.

A l'instar des colons d'antan, les adeptes de l'ethnicisme académique ont tendance à ignorer les réalités de ces pays au profit d’une grille de lecture superficielle. Il existe ainsi au Burundi des dissensions très fortes sur des sujets sociaux et économiques qui ne se réduisent absolument pas à la « question ethnique ». On reproche au Rwanda son "amnésie ethnique"... En omettant que les identités ethniques y avaient été pendant plusieurs décennies indissociables d'une pensée raciste virulente qui aboutit au génocide de la population Tutsi en 1994. Après cette violence extrême, le nouveau régime aurait-il dû reconstituer la société sur la base qui venait de l’anéantir?

Enfin, alors que les principales critiques autour des experts choisis par la « commission Congo » portaient sur son processus de sélection et l’absence de qualification de certains de ses membres, seules les identités ethniques et nationales de ces derniers sont mises en avant par Stef Vandeginste, comme si le simple fait d’être membre d’une ethnie suffisait pour représenter le point de vue, forcément homogène, de tous ses membres.

Sortir du XIXe siècle

La vision ethnique des sociétés burundaise et rwandaise est directement issue de l’idéologie coloniale. Une idéologie martelée depuis des décennies, et qui a fini par apparaître si naturelle qu’elle n’était jamais dénoncée comme telle, et pousse parfois des “experts” à ignorer toute rigueur méthodologique et scientifique.

Pourtant, il n’est pas question, pour les dépasser, de purger toute mention des ethnies au Burundi et au Rwanda - ces dernières ayant occupé une place essentielle dans l'histoire des relations entre la Belgique et ses ex-colonies pendant des décennies. Il s'agirait plutôt d’enfin les considérer comme ce qu'elles sont: des concepts éculés qui appartiennent au passé. A l’heure où la Belgique entreprend une difficile introspection sur son passé colonial, il est plus que temps d’exorciser le prisme réducteur de l’ethnicisme.