Au-delà de l'acte «technique», l'interruption volontaire de grossesse (IVG) charrie un ensemble de sentiments, parfois contradictoires, qui réclament une aide psychologique adaptée.

Psychologue et psychothérapeute en centre de planning familial. Intervenante dans la revue «Politique» consacrée aux 15 ans de la légalisation de l'IVG (1)

Une femme enceinte qui ne désire pas mettre un enfant au monde est toujours assaillie de sentiments contradictoires: envie et/ou peur d'être mère, goût ou dégoût de la grossesse, plaisir de se savoir fertile, amour, dépendance, crainte du mari ou compagnon, désolation face aux difficultés économiques, terreurs liées au contexte politique, honte, fierté... Au choc que représente l'annonce de la grossesse fait suite une période, souvent confuse, où des émotions diverses, vécues plus ou moins intensément, se bousculent. Notons que ces tiraillements ne sont pas fondamentalement différents de ceux qui accompagnent tout imprévu majeur de notre vie: deuil, accident, maladie, séparation...

Cette phase de conflits intérieurs, même si elle est vécue péniblement par certaines, n'est pas mauvaise en soi. Elle est en quelque sorte nécessaire à la maturation de la décision. Les choses vont petit à petit s'ordonner et les émotions faire place à des arguments en faveur ou non de la poursuite de la grossesse. Les arguments logiques et les motivations rationnelles ne remplacent pas les sentiments; ils en sont, dans le meilleur des cas, l'aboutissement.

Ceux et celles dont c'est le métier d'accompagner psychologiquement les demandes d'IVG sont là pour soutenir ce cheminement. La problématique n'est pas toujours compliquée, mais quand elle l'est, ils sont là pour veiller à ce que la décision vienne apaiser les conflits intérieurs plutôt que les exacerber.

C'est, en effet, le déni de cette crise émotionnelle qui risque de laisser des traces: regrets, dépressions ou souvenirs obsédants. Les femmes pensent souvent qu'il faut ravaler ses larmes, s'inquiéter d'un cauchemar et écarter les rêveries inutiles. Ces sentiments sont, au contraire, riches en enseignement; ils sont utiles, source de maturation et de connaissance de soi; ils sont aussi parfois révélateurs de la relation de couple. Encore faut-il en prendre conscience, pouvoir les reconnaître, les dire, les soupeser.

C'est essentiellement en cela que réside l'utilité de l'entretien d'accueil en centre de planning familial.

Offrir un espace de parole en dehors de toute pression, de tout jugement afin de permettre à la femme ou au couple de cheminer vers sa propre décision. Celle-ci ne sera pas la décision idéale mais la décision du moindre mal. Il y aura de toute façon un deuil à faire, soit celui de l'enfant à naître, soit celui de ce qu'il faudra perdre si l'enfant naît.

Les cas d'ambivalence

Il y a une part d'ambivalence chez toute femme demandeuse d'une interruption de grossesse. On parle de «cas» d'ambivalence quand, après s'être exprimée sur sa grossesse, la femme reste comme immobilisée dans l'indécision. Il arrive qu'une femme verbalise une demande d'avortement alors que son corps en exprime le refus. Ces cas rendent souvent les professionnels perplexes.

Il me semble qu'il faut alors temporiser et absolument résister à la tentation de faire pencher la balance, même si la femme le demande («dites-moi ce qui est mieux») et qu'en notre for intérieur, nous avons une opinion. Le dénouement de la situation vient souvent en effet de là où on l'attend le moins.

Les enjeux relationnels

S'il y a grossesse, c'est qu'il y a eu rapport sexuel. Le contexte est une relation amoureuse ou non, conjugale ou non, affective, violente, économique ou non. Un vécu plus ou moins chargé entre deux personnes. Chacune d'entre elles est aussi liée à une famille d'origine, à une culture particulière, et à d'éventuels autres partenaires, époux ou enfants.

Cela ressemble à cet objet mouvant, pendu au plafond, qu'on appelle un mobile: quand on effleure l'une des pièces, toutes frémissent. De même, lorsqu'une nouvelle vie se pointe, les questions liées à ces autres relations entrent en résonance, quel que soit l'isolement apparent de la femme ou du couple.

Les raisons pour enfanter ou avorter sont souvent en relation avec l'histoire et les attaches fondamentales de la femme qui va devoir décider. Par ailleurs, ce qui est en jeu n'est pas seulement avoir ou non un enfant, c'est aussi une modification de la relation entre les deux parents et avec leur entourage.

Contexte socioculturel

La demande d'interruption de grossesse doit également être examinée à la lumière d'une société occidentale vieillissante. Moins l'on fait d'enfants, plus ils sont précieux et plus ils portent la charge accrue des aspirations collectives. L'on est donc dans ce domaine de plus en plus perfectionniste. C'est le revers de la maîtrise de la fécondité.

Chaque parent potentiel s'interroge sur son aptitude à élever un enfant: «A-t-il un travail? Son couple est-il stable? Son lieu de vie permet-il d'accueillir un bébé? N'est-il pas trop jeune, trop âgé?». Notre société valorise la disponibilité, le souci d'éducation, l'aisance matérielle, l'individualisme. Comment vouloir procréer quand on n'a pas tout ça? Osera-t-il prendre ce risque? Cela se fait de moins en moins à la légère. Cette ambiance générale influe indéniablement sur la manière dont les couples vont vivre subjectivement une grossesse non programmée.

L'on ne peut que déplorer cette évolution mais ce n'est pas au moment où la femme est là, avec le refus de sa grossesse, qu'il est judicieux d'ouvrir le débat. La pression est à exercer sur nos politiques responsables de l'accueil, de l'acceptation et de l'éducation de l'enfant au sein de la société tout entière.

L'avortement est un droit

L'entretien d'accueil d'une demande d'interruption de grossesse est, en quelque sorte, bipolaire: les informations et les arguments, d'une part, les mouvements émotionnels et affectifs, d'autre part, sachant qu'il y a dans l'être humain beaucoup plus d'irrationnel qu'on ne l'imagine, surtout quand il s'agit des relations intimes.

Pour permettre à cet irrationnel de faire surface, il est éminemment important d'alléger la chape de culpabilité qui pèse sur la demande. Médecins et accueillants ne sont pas des juges qui détiennent le pouvoir de décision, ils ne font pas partie d'un tribunal mais d'une structure d'aide dotée d'un cadre légal: pourvu qu'elles n'aient pas dépassé 12 semaines de grossesse, les femmes ont le droit d'avorter quelles que soient les raisons qu'elles invoquent; les entretiens préalables sont là pour les aider à clarifier leurs motivations, pas pour décider de leur bien-fondé.

Acte tout réfléchi

Il convient cependant de terminer en évoquant les cas où les enjeux de la décision ont déjà été soupesés et sont clairs d'emblée. Les renoncements nécessaires à la décision sont conscients et assumés. L'IVG apparaît alors comme une ponctuation évidente d'un manque de prévoyance, d'une erreur de parcours ou simplement, d'un échec de contraception.

Il y a des femmes qui, immédiatement, refusent l'enfant, n'investissent pas ou peu leur grossesse, et pour qui l'avortement restera un événement mineur. Acceptons que cela puisse se vivre facilement et prenons garde de ne pas faire peser sur elles nos propres interrogations existentielles ou philosophiques.

(1) Le n°41 (vient de sortir) de la revue «Politique» consacre un dossier de 28 pages à l'interruption volontaire de grossesse, un état des lieux, 15 ans après la loi de dépénalisation partielle de 1990. Un retour sur le passé où les femmes avortaient encore dans la clandestinité et l'illégalité mais aussi un regard sur le futur parce qu'en matière de vie sexuelle et affective, la légalisation de l'IVG ne résout pas tout. Coordonné par Carole Grandjean, avec la participation notamment de Nicole Fontaine, Monique Rifflet, Fanny Filosof, Anne-Françoise Theunissen, Claude Moreau, Dominique Roynet, Marc Abramowicz, le Groupe Santé Josaphat, Lucie Van Crombrugge, France Noël, Pierre de Locht et Roger Lallemand, Véronique De Keyser. Info:

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© La Libre Belgique 2005