Consommons moins pour partager mieux

Entretien : Thierry Boutte Publié le - Mis à jour le

Opinions

Dans son dernier livre, Pascal Bruckner avance que les écologistes n’ont aucun projet de société à offrir sinon une régression, qu’ils poussent au catastrophisme et culpabilisent les gens. Qu’en pensez-vous ?

D’abord, M. Bruckner apparaît très mal informé. On découvre dans son livre et ses propos qu’il ne connaît pas les questions environnementales, ce qui l’amène à des erreurs grossières. Ensuite, il passe totalement à côté du point central du débat, à savoir s’il y a une crise écologique mondiale à dimension historique – au sens de l’histoire de l’humanité – ou si cette crise des relations d’humanité avec la biosphère n’existe pas. Or de nombreuses études scientifiques – rien à voir avec des discours écologiques – montrent, avec des relevés solides, que depuis plusieurs décennies la biosphère est dans un état de fragilité croissante au niveau de l’équilibre atmosphérique, de la biodiversité ou de la pollution de grands écosystèmes, océanique et autres. On en arrive au mouvement écologiste. Il s’est constitué suite à un appel à prendre conscience de la gravité de cette crise et qu’il fallait développer un autre système écologique et un autre système social. Là, il pose la question de la transition écologique à savoir, comment bâtir une autre économie, moins axée sur la production matérielle, qui a un impact écologique majeur et qui puisse mieux répondre aux besoins sociaux collectifs avec un impact écologique plus faible et – souci majeur – en créant de l’emploi. Reconnaissons enfin que les écologistes ne sont les seuls à considérer que le système capitaliste dans son état actuel – analysez la crise d’aujourd’hui – est à bout de souffle.

Si je vous comprends, Pascal Bruckner éluderait sciemment la réalité et poursuivrait un combat idéologique ?

Quand on analyse leurs textes, on se rend compte que M. Bruckner ou M. Allègre ou M. Luc Ferry sont des conservateurs de l’ordre social. Je rappelle que M. Bruckner a soutenu fermement le président Bush lors de l’invasion de l’Irak en 2003 et qu’il appartient à un cercle néoconservateur, le Cercle de l’Oratoire. Leur grande crainte est que le mouvement écologique a intégré depuis dix ans une dimension sociale forte en articulant la question écologique à la question de l’inégalité sociale, qui s’est accélérée ces trente dernières années. Pour engager nos économies dans une transition écologique, il faut réduire fortement les inégalités, insupportables dans nos sociétés et à l’échelle du globe. Moins de biens mais plus de liens. Consommons moins pour partager mieux. Les conservateurs comme M. Bruckner ne veulent pas l’entendre. Leurs propos ne visent pas tant le caractère pseudo-apocalyptique de l’écologie mais bien l’ambition de la transformation sociale.

Vous reconnaissez là que cette nouvelle écologie remplace quelque part le vide conceptuel laissé par l’idéologie marxiste ?

Je ne le dirais comme ça. Parce qu’on peut parler aussi du vide conceptuel laissé par le néocapitalisme. Ce qui est vrai, c’est que l’écologie est un mouvement qui continue à se bâtir en tournant la page d’un productivisme qui a animé autant l’idéologie marxiste que l’idéologie capitaliste. Cette nouvelle économie doit trouver son équilibre avec la biosphère tout en assumant la dignité et la liberté des êtres humains. Et là, on tourne le dos au marxisme comme au capitalisme.

Entretien : Thierry Boutte

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