Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, enseignant universitaire (UCL) et auteur.


Le modèle belge a vécu. La question n’est pas de savoir s’il changera ou non, car il changera. La question est de savoir si nous piloterons le changement ou le subirons.


Rappelez-vous, ce n’était pas il y a si longtemps. On parlait du "modèle" belge, notre pays était considéré comme un "modèle" à suivre, de nombreux étrangers disaient s’inspirer de notre "modèle" de concertation.

Ce n’est plus le cas, mais je rêve que cela le redevienne. Comment faire ? Une piste de réflexion consiste à étudier ce mot de "modèle" de plus près car il fait partie de ceux qu’on utilise sans arrêt mais qui en mériteraient pourtant un (d’arrêt), tant leur sens est riche, multiple et sujet à confusion.

Le substantif peut en effet être interprété de trois manières bien différentes : ce peut être une référence, une catégorie ou une simplification de la réalité.

A l’origine le modèle est "l’objet à imiter". Les deux mots sont évidemment à prendre au sens large, car l’ "objet" pour le sculpteur est souvent un sujet, et "imiter" ne peut convenir à un peintre qui travaille en deux dimensions. Mais le modèle reste la chose que l’on copie, celle que l’on reproduit avec une forme d’envie. C’est le sens que la comtesse de Ségur utilisait quand elle écrivait "Les petites filles modèles". Synonyme d’idéal, le modèle belge a fait longtemps rêver, les top-modèles le font toujours…

Top-modèles

Modèle serait-il alors synonyme d’exemplaire ? Pas si sûr ! "Mon Dieu, délivrez-moi du modèle !" écrivait déjà Diderot dans ses "Essais sur la peinture"…

La compréhension du mot modèle comme étant une référence est loin d’en englober tous les usages. Les collectionneurs de modèles réduits attachent en effet plus d’importance à la copie qu’à l’original. Et si une personne peut être un modèle d’exactitude, comment comprendre alors qu’une autre soit qualifiée de "modèle de vulgarité" ?

L’apparente contradiction s’explique par un premier glissement de sens. D’exemple, le modèle devient catégorie, de référence il devient type. Les constructeurs de voitures offrent leurs modèles de base et leurs modèles de luxe, ils conseillent même parfois au client d’attendre la sortie du nouveau modèle, annoncé plus audacieux ! Or on ne peut être plus audacieux en imitant, et le mot "modèle" signifie donc autre chose, il est ici utilisé pour classer, pour organiser.

Quel genre de modèle voulez-vous, demande le vendeur avant de proposer sa dernière innovation qu’il qualifiera de modèle du genre, un pléonasme de plus ?

Quand le câble d’alimentation d’un ancien rasoir ne peut être utilisé pour un nouveau, le vendeur explique que ce n’est pas le même modèle. Les joailliers exposent leurs modèles… déposés. Mais une nouvelle collision sémantique peut alors se produire : le "modèle démodé" ! Une contradiction de plus ?

Pour étudier le réchauffement

Non, car une troisième compréhension du mot rivalise avec les deux autres, lorsque le modèle devient synonyme d’abstraction ou de schéma.

L’idée n’est pas neuve. Empédocle expliquait le monde à partir de quatre éléments, l’eau, la terre, l’air et le feu. Aristote expliquait les choses à partir de quatre causes, matérielle, formelle, efficiente et finale. Hegel expliquait l’évolution de l’Histoire comme un cycle de trois étapes, la thèse, l’antithèse et la synthèse. Freud expliquait l’homme à partir de trois composantes, le ça, le moi et le surmoi. Etc. Aucun d’entre eux n’avait raison, tous ont été utiles.

Aujourd’hui, dans un modèle mathématique comme celui utilisé pour étudier le réchauffement climatique, le modèle dont on parle n’est ni une référence, ni une catégorie. Tout comme un "business model", traduit par "modèles d’affaires", est une simplification de la stratégie, un modèle mathématique simplifie la complexité et la traduit en équations.

Dans son troisième sens, un modèle est une construction mentale qui permet d’appréhender les choses de manière utile. Mais une de ses caractéristiques nous intéresse particulièrement parce qu’elle explique les difficultés actuelles de notre pays : pour qu’un modèle porte ses fruits, on ne peut le modifier. Si on veut un jour avoir une maison, il faut un jour arrêter de modifier les plans !

Patron modèle !

Le modèle belge a plus de 70 ans. Il a permis à notre pays une prospérité inégalée dans l’histoire, mais on n’y a donc pas touché depuis 70 ans. Or le monde d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui de l’après-guerre. Il faut donc penser un nouveau modèle, dans les trois sens du terme. Pour qu’il redevienne une référence, il faut réinventer les catégories et les équations de la solidarité.

Les forces en présence sont telles que nous n’avons pas le choix. Le modèle belge a vécu. La question n’est pas de savoir s’il changera ou non, car il changera. La question est de savoir si nous piloterons le changement ou si nous le subirons. Le choix qui s’offre à nous est simple : ce sera Eureka ou Caramba.

Dans ce contexte, le débat le plus utile est celui porté par Philippe Van Parijs et Philippe Defeyt. Nous devons en effet inventer une forme d’allocation universelle. Ceux qui s’y opposent sont motivés par le passé ou par le présent. S’ils regardaient le futur droit dans les yeux, ils ne pourraient pas s’y opposer.

Philippe Van Parijs est dans la catégorie "philosophe" et Philippe Defeyt dans celle d' "homme politique". Je fais ici appel à mes amis de la catégorie "patron" pour qu’ils prennent part à ce débat. Il en va de l’avenir de nos petits-enfants.

Au passage, je rappellerais que les glissements de sens varient d’une langue à l’autre. En anglais modèle se dit souvent "pattern", en flamand il se traduit par "patroon". Ce serait bien qu’en français on utilise à nouveau le mot patron quand on parle de modèle !


(1) Dernier livre paru : Petite Philosophie des Mots Espiègles. Editions Eyrolles.