Une opinion de Nadia Naty Everard et Noé Morin, cofondateurs de la Table ronde de l’architecture.

La Belgique n’a malheureusement pas la réputation d’être soucieuse de son patrimoine. En témoigne le triste sort de Bruxelles, livrée à l’appétit des promoteurs immobiliers dès les années 1960 pour assouvir l’ambition internationale de notre petite capitale. Cette époque est révolue, nous dit-on, et des règles strictes protègent désormais les bâtiments classés. Pourtant, chaque nuit, nous craignons de tomber endormis car, au matin, la Belgique compte une balafre de plus.

Aujourd’hui, c’est le Conservatoire royal de musique à Bruxelles, magnifique et robuste hôtel néoclassique, inauguré en 1876 dans la rue de la Régence, qui risque d’être défiguré par une intervention architecturale contemporaine. Inspiré d’une aile du Louvre de Pierre Lescot (c.1515 - 1578), l’édifice de l’architecte hollandais Jean-Pierre Cluysenaar (Kampen 1811- Bruxelles 1880) se déploie en "U" autour d’une cour centrale. Abondamment décorées de références en lien avec sa fonction, ses façades célèbrent la grandeur de la musique instrumentale. À l’intérieur se retrouvent des classes, une bibliothèque mais aussi une salle de concert à l’acoustique exceptionnelle construite sur le modèle de la salle impériale du Conservatoire de Paris. Classé par arrêté du 9 septembre 1993, le Conservatoire de Bruxelles est en bien mauvais état et ce ne sont pas les restaurations de secours qui sauveront la prestigieuse institution.

Il convient donc de le restaurer, la décision est indiscutable. Confier la tâche aux bons soins du bureau d’architecture A2RC nous laisse pantois car, au-delà de la légitime restauration du Conservatoire, le bureau A2RC - en collaboration avec les bureaux Origin et FVWW - s’apprête à construire une annexe qui ressemble à un amoncellement anarchique de cubes blancs percés de larges ouvertures horizontales endommageant gravement un paysage urbain déjà meurtri par la bruxellisation. Cette annexe à l’architecture résolument moderniste-mondialisée a été conçue sans égard pour l’œuvre de Cluysenaar.

Soyons clairs : entretenir le patrimoine est essentiel. Par contre, profiter de cette occasion pour construire des extensions sans goût et sans respect du lieu où elles s’imposent nous paraît fautif. D’autant que, comme une pandémie, les exemples d’extensions modernistes de ce type se répandent à vitesse virale et contaminent nos plus beaux fleurons architecturaux. Citons, proches de Bruxelles, la future extension du musée des Beaux-Arts de Tournai (une œuvre magnifique de Victor Horta), la restauration du château Tournay Solvay à Boitsfort qui se verra également flanqué en toiture d’une extension disgracieuse ou encore celle, métallique, du Théâtre des Brigittines qui casse et alourdit la silhouette baroque de l’église primitive.

Cette "attitude" architecturale récurrente est justifiée par l’application de la Charte d’Athènes, présentée en 1933 par un Le Corbusier alors au faîte de sa gloire au IVe Congrès international d’architecture moderne. Ce plaidoyer pour le fonctionnalisme sans âme a conduit nos villes à devenir des lieux lugubres emplis de bureaux noirs et vides qui se meurent d’une vie repoussée vers l’extérieur.

C’est pourquoi, s’il est encore moyen d’empêcher la défiguration irréversible du Conservatoire royal de musique, la Table ronde de l’architecture lance un appel vibrant pour faire entendre la voix des habitants de Bruxelles qui s’insurgent contre l’enlaidissement à bas bruit de leur ville.(2)

(1) https://www.latablerondearchitecture.com/

(2)

https://www.change.org/p/ville-de-bruxelles-contre-l-enlaidissement-du-conservatoire-royal-de-bruxelles?utm_content=cl_sharecopy_28652800_fr-FR%3A6&recruiter=1190880102&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&utm_term=share_petition