Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Jour 15, 1 avril 2020

Ce fut un jour particulier que celui qui nous vit procéder à des annulations à masse. Sur les agendas, nous biffions des réunions proches et d’autres distantes d’un ou deux mois. Nous décommandions des rendez-vous attendus, renonçions à des déplacements, refusions tout engagement. Ce nettoyage par le vide fut accepté dans la résignation. Il y avait force majeure, c’était le désengagement général pour les corvées comme pour les fêtes, pour les vacances comme pour les échéances. Les pouvoirs publics s’y mirent aussi, rayant par arrêtés municipaux tout ce qui semblait peu de temps auparavant indispensable. Hier, de l’aéroport d’Orly devenu plus triste qu’un dimanche, le dernier avion décollait sans qu’aucune date de reprise ne soit avancée.

Le rien de l’incertitude

Et tout cela, pour être remplacé par quoi ? Par rien. Mais ce rien n’est pas ordinaire : il est le rien de l’incertitude. Impossible de se projeter, difficile de faire des plans. Un jour, on le sait, tout rouvrira, mais quand, et comment, selon quel phasage, et dans quel état ? Nul ne peut le prédire. Les examens de fin d’année seront-ils organisés ? Quelle forme prendront les épreuves scolaires ? Qui pourra retravailler ? Y aura-t-il des vacances, et si oui devrons nous les prendre dans un rayon de dix kilomètres ? Quelqu’un a-t-il déjà sa réservation pour aller visiter Bergame, où trônent pourtant deux splendides lions byzantins ? Sans doute que non, malgré la perspective d’être accueilli avec faste, ce qui en Italie du Nord ne veut pas rien dire. Nous ne savons pas, et dans l’ignorance nous ne nous projetons pas.

Cette incertitude est d’une nature nouvelle. En la sondant, on comprend mieux ce que nous vivons. On mesure d’abord certaines angoisses. Le futur ne dispose en effet plus de ces appuis sur lesquels nous pouvions compter. Car si l’avenir est opaque et inconnu par nature, il est cependant d’avance organisé en une série de rendez-vous fixes et d’échéances qui nous en rendent l’abord plus aisé. En temps normal, malgré l’ignorance de ce que nous réserve demain, des repères sont déjà en place, rendez-vous, échéances, fêtes ou réunion. Ils sont comme les galets espacés qui dépassent du lit d’une rivière, sur lesquels on saute de l’un à l’autre pour traverser. En leur absence, il n’y a plus que le flot, qui nous contraint à mettre un pas devant l’autre, sans élan. On comprend que certains tempéraments puissent être désemparés. C’est ordinairement la certitude qui permet d’éviter la peur. Les humains en ont besoin ; à tout prendre, ils préfèrent souvent se rassurer avec de fausses certitudes que d’accepter l’absence de vérité.

Il n’est pas aisé de rester stoïque et sans jugement face à l’incertitude

Dans une société de la planification comme la nôtre qui a raffiné la manière de programmer les événements mêmes futiles sur des calendriers partagés, l’absence de plan n’est pas tolérable longtemps. Il faut dire que nous manquons de croyances de substitution. Loin d’être une mauvaise nouvelle, il en faut cependant prendre la mesure. Dans l’extraordinaire "Histoire des fléaux et des calamités en France" que les historiens Jean Delumeau et Yves Lequin ont fait paraître en 1987 sous le titre "Les Malheurs des Temps", on est frappé par deux choses, outre l’énormité du fossé qui nous sépare à cet égard-là de nos collègues humains d’il y a six cent ans. D’abord par l’incertitude radicale de l’avenir qui est le lot commun d’une société forcée de toujours craindre une nouvelle famine, une peste, une razzia, une vengeance, une guerre, un impôt insupportable. Face à ce tableau que les médiévistes nuanceront bien sûr en y apportant d’autres éclairages, les plaintes sur l’insécurité de nos sociétés paraissent des plaisanteries. L’Occident fut longtemps miné par une angoisse radicale du prochain fléau qui l’attendait, auquel elle ne comprenait pas grand-chose. Et c’est précisément dans le creux de cette incertitude de l’avenir doublée par une ignorance de ses causes, que naquirent tant de croyances, de superstitions, de fables explicatrices. Il n’est pas aisé de rester stoïque et sans jugement face à l’incertitude. On est bien tenté d’y voir une offensive du Malin, une annonce de la Fin des Temps, un courroux divin, un châtiment mérité, toutes histoires qui optent pour la certitude de la narration plutôt que d’endurer le nihilisme de l’incertitude. Aujourd’hui, ce seraient plutôt les théories du complot, les conspirations étrangères et autres bouc-émissaires qui habiteraient cette place laissée vacante.

Cette incertitude est surtout contingente

Il y a dans toute incertitude un signe de la finitude humaine. Impossible d’être certain, et sûrement pas de tout. "Dépositaire du vrai", l’homme est aussi, dit Pascal, "cloaque d’incertitude et d’erreur". Il l’est cependant sur un mode chaque fois différent. En l’occurrence, l’incertitude que nous traversons est certes bien humiliante pour la raison qui a déployé tant d’effort pour bâtir une société de la connaissance et du contrôle. Il s’agit d’une humiliation au sens fort, c’est-à-dire obligeant comme un retour à l’ "humus", à la terre, à la nature dont tout procède, et où l’humain, qui partage la même racine étymologique, est comme reconduit, sommé de se rappeler sa fragilité. L’humiliation est indigeste ; il faut courber l’échine. Pour autant, il n’est pas sûr que l’incertitude que nous traversons soit bel et bien métaphysique. Car si l’on veut y réfléchir, cette incertitude est surtout contingente. Que nous disent les virologues, sinon qu’ils ne connaissent pas bien ce coronavirus, mais qu’ils auraient pu l’étudier davantage s’ils avaient décidé de s’y intéresser. Ils ne l’ont pas fait pour toute une série de raison, au rang desquelles le fait qu’ils ne voyaient pas de débouchés à ces analyses. L’on entend aussi que le vaccin existe sans doute déjà, mais qu’il n’a pas été développé parce qu’il n’a été jugé ni prioritaire ni rentable. C’est plutôt un défaut de prévoyance qui est en cause, doublé d’un problème de politique et de moyens de la recherche, plutôt que d’une véritable incertitude métaphysique. Nous ne sommes pas face à un autre radical mais piégé par un domaine sous-fréquenté de la virologie. De même pour les tests. Ce n’est pas leur nature qui est déficiente, c’est leur nombre et la logistique pour les mettre en œuvre. L’incertitude n’est donc pas le signe d’une finitude essentielle et irréductible, mais d’une finitude contingente, de celles qui font toujours s’exclamer : "Ah, si on avait su "!

Quelques certitudes, donc, pour finir. La virologie comme l’épidémiologie peuvent s’attendre à un boom des vocations… On y engagera à tour de bras les vingt prochaines années, après que l’OMS qui devra se prêter à quelques audits peu amènes, aura vu son budget multiplié selon un ratio qui, lui, reste inconnu. Quant à la surveillance numérique pour assurer une veille sanitaire, il y a fort à parier qu’elle explosera avec tous les risques que cela comporte. Face à l’incertitude actuelle, les humains n’ont souvent que le remède de la patience. Mais les sociétés, elles, parviendront vite à se construire de nouvelles certitudes, en attendant que d’autres improbabilités se réalisent.

Titre orignal : "Certitudes sur l’incertitude"