Le coronavirus nous rappelle que les urgences vont s’additionner et parfois entrer en collision. Le politique devra faire preuve d’un leadership responsable pour y faire face. Le philosophe Hans Jonas pourra le guider. 

Une opinion de Cédric Chevalier, citoyen engagé, coauteur du livre "Déclarons l'état d'urgence écologique".

Nous ne savons pas combien de Belges souffriront et mourront du coronavirus. L’urgence est à l’action, surtout pour ceux qui sont en première ligne. Minimiser le nombre de victimes est un impératif catégorique pour chacun, décideur politique, professionnel de la santé, travailleur, parent, enseignant, étudiant ou pensionné. Responsabilité signifie pouvoir répondre à autrui de ses actes. Haro sur les intérêts particuliers, remisons l’ego, sauf notre pulsion de vie.

Pour ceux qui sont à l’arrière, l’urgence est de penser. La réflexion du corps social est aussi vitale que ses opérations. Relayer l’information pour l’action tout en facilitant le débat démocratique honore la presse, ses contributeurs et ses lecteurs.

D’abord, ne pas nuire

Coronavirus, urgence climatique, terrorisme, formation d’un gouvernement fédéral, dette publique, tempête, fermeture d’entreprise pharmaceutique, pollution autour d’une entreprise de recyclage, peste porcine, le concours du "qui a la plus grosse urgence" ne peut verser dans l’absurde. Le relativisme des urgences est un nihilisme. Hiérarchiser est indispensable pour respecter le principe éthique de minimisation du "mal" : ne pas faire le mal et le minimiser. La médecine nous éclaire : primum non nocere, d’abord ne pas nuire. Avant de pro-agir, demandons-nous si le remède proposé ne sera pas pire que le mal.

Sur l’échelle des maux que la politique doit traiter prioritairement, l’éthique distingue les risques existentiels. Les plus grands maux sont ceux par lesquels l’humanité risque de disparaître. Si l’aventure humaine se clôt, il n’y a plus ni éthique ni politique. Ce second principe peut se décliner à toutes les échelles, de l’humanité jusqu’à l’individu, en passant par les États, les communautés, les familles, d’autant plus impératif qu’il concerne un nombre important d’individus. L’actualité nous rappelle que l’être prime sur le néant, l’existence humaine et non humaine vaut plus que l’ego, le pouvoir, le profit, la célébrité, le talent artistique, le confort.

L’urgence des urgences

Or, nous sommes entrés dans une temporalité nouvelle, celle de l’Urgence, l’urgence des urgences, puisque l’existence de l’humanité est en jeu, à cause de la destruction de nos conditions écologiques d’existence et à cause des incertitudes radicales du régime de fonctionnement inédit de la Terre. Cette destruction augmente et cumule les risques de chocs simultanés, comme la conjonction canicule - sécheresse - pandémie - ruptures d’approvisionnement des chaînes logistiques de l’économie mondialisée.

La responsabilité et la grandeur du politique sont d’arbitrer dans l’incertitude aux fins de l’intérêt général. Arbitrer visions, ressources, risques et intérêts des parties pour favoriser le tout. Face à l’Urgence, l’enjeu politique suprême est existentiel : arbitrer pour protéger l’existence de la communauté, et de chacun de ses membres, dont on a la charge. Le politique ne peut faillir face cet impératif de responsabilité.

L’heuristique de la peur

Pour préserver l’être humain et l’existence de l’humanité, le philosophe Hans Jonas, dans son Principe responsabilité, prône l’heuristique de la peur, qui a généré le principe de précaution, afin de servir de boussole éthique. L’heuristique de la peur n’est pas la panique qui paralyse mais la conscience aiguë du risque d’anéantissement des êtres humains, qui seule peut mener à l’action adéquate. Comme le parent pour son enfant accablé par une forte fièvre, le responsable politique est pris d’une peur éthique face à la menace existentielle : vais-je pouvoir répondre de mes actes vis-à-vis des êtres dont j’ai la charge ? L’heuristique de la peur ainsi formulée invite à avoir pleinement conscience du risque existentiel maximal, informé par les meilleures connaissances scientifiques disponibles, afin d’agir pour empêcher sa survenance. Le taux de mortalité estimé pour le coronavirus - environ 3,4 % des personnes contaminées et principalement les aînés - permet d’évaluer la menace maximale. Face à un risque existentiel, la communauté ne peut mentir ou minimiser, et doit mobiliser toutes les ressources nécessaires, sans faillir. Face à l’Urgence, l’heuristique de la peur se propose de fonder la responsabilité politique. Quel pourcentage de la population humaine est menacé par la destruction écologique du monde ? Un nombre de plus en plus important de scientifiques estime que c’est l’espèce tout entière qui est en jeu.

C’est pourquoi le leaders hip responsable est aujourd’hui vital. Nous avons besoin d’un discours et de décisions limpides, univoques, auxquels nous puissions nous fier face à l’Urgence. Or, la légitimité du gouvernement fédéral, de la Première ministre et de la ministre fédérale de la Santé est faible. Or, nos différents Parlements refusent de reconnaître officiellement l’Urgence. Or, notre Constitution rejette la hiérarchisation des pouvoirs entre les entités fédérées, permet le cumul d’un nombre absurde de ministres de la Santé et du Climat sur un territoire minime, et l’on peine à attribuer les responsabilités et les compétences là où elles sont le mieux prises en charge. Le principe de subsidiarité a été dévoyé chez nous : il implique en fait de refédéraliser dans la Constitution ce qui est mieux traité au fédéral. Les urgences existentielles nationales comme la santé publique et le climat sont une évidence.

Minimisons le mal

Face à cette nouvelle donne existentielle, nos politiques, les corps intermédiaires et les citoyens doivent s’emparer des notions d’Urgence, d’éthique de responsabilité, de résilience systémique, de préparation (preparedness), de défense civile. Nous pouvons développer notre civisme et notre sens commun de la responsabilité pour l’existence de tous et de chacun. Afin de minimiser le mal, tout simplement.

Nous serons de plus en plus soumis à des situations où l’urgence du court et du moyen termes (le coronavirus, la sécheresse, la canicule, l’adaptation au réchauffement climatique) va entrer en conflit avec la prise en charge des urgences du long terme (la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la politique de résilience territoriale). Ces urgences vont s’additionner, entrer en collision. Le politique devra arbitrer. Les urgences du long terme deviennent déjà celles d’aujourd’hui. La Belgique, faute de lea dership politique et d’une Constitution efficace, n’est pas en ordre de bataille : ceci est la véritable urgence pour nous, les citoyens. Le surréalisme doit cesser.

Chapeau et intertitres sont de la rédaction.