Une opinion de Marie Cappart, historienne, généalogiste professionnelle.

Quand la crise sanitaire sera passée, quand le dernier malade aura quitté l’hôpital et que les journaux auront changé leurs grands titres pour, espérons le, des nouvelles plus heureuses, il faudra se souvenir de ces moments difficiles, de la façon dont ils ont été vécu, gérés ou non gérés à différentes échelles de notre pays et du monde. La pandémie sera devenue un sujet d’étude pour les historiens du temps présent, à l’échelle nationale et internationale et ce moment arrivera plus vite qu’on ne le pense.

Mais pour se souvenir, il faudra d’abord organiser la récolte d’archives,

Il se crée pour l’instant un nombre impressionnant de sources différentes, virtuelles ou matérielles mais dans l’urgence, les méthodes de conservation ne viennent pas toujours à l’esprit et la systématisation des récoltes de matériel archivistique doit être pensée et organisée dès à présent.

Les appels

Certaines institutions archivistiques ont déjà cependant lancé un appel pour collecter les informations concernant la crise du coronavirus. C’est le cas notamment des Archives de la Ville de Bruxelles qui appellent celui qui produit podcast, blog, chaîne YouTube, Twitch etc. à les contacter via l’adresse archives@brucity.be . En France, les archives municipales de Grenoble et les archives départementales des Vosges font de même. En Belgique, les deux associations d'archivistes du nord et du sud du pays se sont alliées pour former une plate-forme de récolte d'archives.

Il ne faudra pas seulement conserver de cette grave crise sanitaire, les traces institutionnelles, rapports de cabinets mais également les archives privées, le ressenti de monsieur et madame tout le monde

L’hyper connectivité du 21e siècle nous amenant à produire énormément d’archives en ligne : mails, formules,article, échange sur les réseaux sociaux, conversations virtuelles, blagues sous forme de panneaux, memes, dont la conservation est essentielle pour avoir une vue d’ensemble Les posts Instagram, les tweets, les lives sur Twitch et les publications Facebook devront eux aussi trouver leur place. Les journaux de confinement qu’ils soient dans un carnet ou sur écran devront trouver des espaces de sauvegarde et de conservation.

Il est également nécessaire de documenter les formes papiers spontanées de solidarités, les affiches, les petits mots, positif ou négatifs, laissés dans les halls d’immeubles, les posts des groupes Facebook, les appels à l’aide, les réponses encourageantes, les transferts d’information et les infographies scientifiques.

Dans cette production mémorielle, il faudra bien évidemment laisser une place pour le souvenir des noms, prénoms et fonction du personnel de santé, de secours et de service sur le pont. Pas juste les virologues bénéficiant d’une visibilité unique dans les médias mais toute les actrices et acteurs de cette crise : des éboueurs aux factrices en passant par la façon dont les caissiers des grands magasins, les aides familiales, les soignants, les pharmaciens etc. ont vécu ces moments historiques de l’intérieur.

Un mur du souvenir ?

Un endroit pour se souvenir des disparus, victimes de ce terrible virus, est essentielle également. Ceci pourrait prendre la forme d’un mur du souvenir ou d’une publication d’un ouvrage mémoriel.

Notre vie quotidienne a radicalement changé dans un temps record, et cela aussi mérite d’être enregistré.

La façon de s’approvisionner, de s’alimenter, les recettes que vous avez peut-être déjà créées seront également important, de même que les façons de vous déplacer, les moyens de communications alternatifs, la production artisanale ou industrielle d’objets spécialement dédiés à la crise devra faire l’objet de toutes les attentions. Les masques, les gants et les combinaisons pourront rejoindre les collections ...Et pourquoi pas trouver leur place dans des musées ?

Commencer dès aujourd'hui

Dans cent, deux-cent ans, on retiendra de cette crise que ce que les gens en auront laissé comme traces mais c’est dés à présent que la collecte d’archives liée à la crise sanitaire commence.

Il y aura peut-être des étudiants qui étudieront la fabrique spontanée de masques pour pallier au manque des hôpitaux.

Conserver, transmettre les documents, images, vidéos de l’actualité, c’est aussi donner la possibilité aux historiens d’un futur pas si lointain de rendre hommage aux petites mains de cette crise et à rendre visibles les héros et héroïnes applaudis aujourd’hui et qui seront peut-être les oubliés de demain.

S’il est urgent de soigner, il est important de ne pas oublier et de commencer dés aujourd’hui à sauvegarder les traces de cet évènement mondial qui restera dans les livres d’histoire.