Un retour aussi improbable que surréaliste. Un témoignage de Patrick De Moor, médecin généraliste. 

Nous étions 8 médecins à l’aéroport de Sofia (Bulgarie) ce dimanche 15 mars à attendre notre vol de retour via Istanbul sur la Turkish Airlines. Vol et check-in des billets confirmés.

Au moment d’enregistrer nos bagages, le responsable du desk nous informe que les Belges ne pourront pas monter sur ce vol, ordre du gouvernement turc tombé il y a 40 minutes. Et sans aucune autre considération, il nous plante là: "Vous n’êtes plus notre problème". Merci Erdogan ! Le nôtre étant, vu la situation de crise, que nous risquions fort d’être bloqué sur place pour une période indéterminée… Par chance, il reste 8 places sur un vol Ryanair Sofia-Charleroi à 21h. Après une longue attente nous parvenons cette fois à nous enregistrer et passer les contrôles. Ouf ! puis l’attente reprend… Embarquement prévu pour 20h30, rien ne bouge… 21h… 21h30… 22h… Toujours rien. Après avoir tenté à plusieurs reprises d’obtenir quelques infos, un employé de la "gate" nous confie que les passagers du vol précédent doivent descendre un à un pour être contrôlés médicalement. Finalement nous sommes autorisés à monter dans l’avion, qui après avoir longuement tardé sur le tarmac, fini par décoller après avoir reçu un étrange nettoyage des ailes au Karcher (ce qui pourrait s’avérer normal par forte gelée au sol mais là il faisait 11°). Mais quel soulagement de pouvoir quitter le sol bulgare après cette interminable journée d’incertitude…

© D.R.

Ravis de retrouver notre terre natale, nous atterrissons 2h30 plus tard, en pleine nuit, à l’aéroport de Charleroi. Mais là, quel ne fut pas notre étonnement de voir l’avion, dès son immobilisation, entouré d’une multitude de véhicules aux gyrophares multicolores : ambulances, police, pompiers et même un véhicule de la protection civile.

Dès l’ouverture des portes, et après nous avoir demandé de rester assis, nous avons vu pénétrer dans la cabine deux confrères et un infirmier habillés en tenue de cosmonaute ou de guerre chimique. Immédiatement, ils se sont intéressés au 1er passager de l’avion et après un très court échange, l’ont emmené et fait partir en ambulance, puis ils sont remontés à bord et ont disparu dans le cockpit ? Après de longues minutes de palabres avec le commandant de bord, ils en sont enfin ressortis pour nous faire l’annonce suivante : "Chers passagers, un cas hautement suspect de personne atteinte de coronavirus ayant voyagé avec vous dans cet avion, vous êtes dès à présent tous mis en quarantaine pour 14 jours. Nous allons vous faire descendre de l’appareil un par un, après avoir pris votre température, posé les questions d’usage et pris vos coordonnées". Chaque passager sortant de l’appareil se verra noter sa température sur le dos de la main et redirigé en fonction qu’il ait plus ou moins de 38° (je n’ose vous dire à quoi ce tri m’a fait penser…) pour, in fine, se retrouver tous parqués les uns sur les autres, dans la même salle, pendant encore une grosse demi-heure : les "plus de 38°C" à droite et "les moins de 38°C à gauche… Et en fin de compte, vers 3h du matin, tout le monde a pu rentrer chez soi, les fiévreux et les autres (exception faite des deux hôtesses fébriles qui ont été emmenées pour poursuivre leurs investigations).

© D.R.

Que de faits étranges et irrationnels… Il est manifeste que notre avion était attendu par les autorités belges (seul avion de la journée à avoir bénéficié de ces dispositions draconiennes), donc ils savaient qu’une personne contaminée était à bord (la première à avoir été prise en charge dès l’arrivée des médecins à bord). Pourquoi n’a-t-elle pas été isolée (l’avion n’était pas rempli)?. Pourquoi ne lui a-t-on même pas mis un masque durant le trajet pour ne pas propager l’infection à tout un avion? Qu’ont fait les autorités bulgares à Sofia ? Ce patient n’a-t-il pas pu descendre de l’avion à son arrivée et aurait-il été directement remballé ? Raison pour laquelle nous aurions mis tant de temps à embarquer ? Autant de questions sans réponse… Idem quand je me suis présenté en tant que confrère aux duex médecins intervenants pour leur demander quand nous aurions le résultat du test pratiqué chez ce patient. La réponse fut très directe : "Vous ne le connaîtrez pas ! motif : secret médical et complexité administrative". Ne connaissant pas le nom du patient, je ne vois clairement pas en quoi le secret médical eut été transgressé. A ma question suivante : vous voulez donc nous confiner 14 jours chez nous sans certitude que la personne suspecte soit positive, leur réponse fut : "Pour le corps médical on peut faire une exception, vous pouvez continuer à pratiquer avec un masque". 

Deux poids, deux mesures… Nous sommes tous bien conscients de vivre une période compliquée où il n’y a pas de règles idéales, mais il faut bien avouer que ce vol de retour fut truffé de comportements irrationnels et de situations incohérentes de la part des autorités tant étatiques que sanitaires émanant de deux pays de la communauté européenne.

Aux dernières nouvelles, ni les pilotes ni les hôtesses de l’air n’étaient au courant du cas suspect présent sur ce vol. Le message a donc été transmis directement de l’aéroport de Sofia à celui de Charleroi sans prévenir le personnel de bord. Quelle honte ! Mettre ainsi en péril tout un vol par pure négligence de prévention et manque évident de communication...