Une opinion de Pascal Graulus, citoyen et psychothérapeute.

Lors d'un voyage récent à Philadelphie, la "Cité de l'amour fraternel", j'ai eu l'occasion de visiter ce qui fut considéré au 19e siècle comme une prison modèle, le Eastern State Penitentiary. Construite en 1829 et transformée depuis 1971 en un musée porteur de l'histoire de l'enfermement, de ses visées, de ses moyens.

Modèle, cette prison l'était à sa création en ce qu'elle y séparait les 250 prisonniers en hommes et femmes, enfants et adultes, grands criminels et petites frappes. Auparavant tous étaient parqués ensemble : on imagine les ravages auxquels cette situation pouvait donner cours.

A tous, le pénitencier imposait un nouveau régime : l'isolement. Aujourd'hui, au vu de ce que nous vivons avec le COVID-19, on dirait plutôt le confinement. Chaque prisonnier se voyait attribuer une cellule individuelle avec une courette, et était incité à faire pénitence, donc à réfléchir à son crime, à sa peine, à soi-même. Ce modèle pennsylvanien fit des émules au point que plus de trois cents prisons furent construites sur ce modèle aux Etats-Unis mais aussi en Europe.

Déprivation sociale et sensorielle

Si le confinement était pensé à l'époque comme un mieux (le pénitent dialogue avec Dieu), de nombreuses recherches depuis les années 1950 ont démontré la grande capacité de déstructuration mentale et même vitale de l'isolement. Non seulement en tant que déprivation sociale mais aussi déprivation sensorielle : ne plus voir que ses quatre murs, ne plus entendre que les mêmes sons, ne plus savoir à quoi ressemble son visage car il n'y a plus de miroir, etc (Ahmet Altan, Je ne reverrai plus le monde, Acte Sud, 2019, traduit du turc, p. 39 et suivantes).

C'est au point que la déprivation est utilisée comme un des outils dans l'arsenal possible des méthode de tortures.

Un exil forcé de notre psyché

Actuellement, en Europe avec le COVID-19, nous traversons ce sentiment d'être démunis et soumis à l'arbitraire de la maladie, malgré la rationalité martelée de l'hygiène, des distances sociales,etc. La crise du COVID-19 pourrait pourtant nous faire toucher du doigt la différence entre un isolement angoissant et désespéré, et une solitude peuplée, fécondée par les productions des corps et de l'esprit humain, par la Beauté, par le travail de la Culture notamment.

Le confinement est comme un exil forcé de notre psyché qui doit se remodeler autrement, trouver si possible de nouvelles économies psychiques, de nouvelles sources de plaisir afin de ne pas se dessécher. La situation sanitaire et l'état de la société nous renvoient parfois à des vécus archaïques ou traumatiques, à des états où nous sommes sans mots.

Dans cette situation de vulnérabilité, nous avons besoin de passeurs. Des passeurs positifs, s'entend, qui nous aident à nous (ré)approprier notre humanité. Qui nous aident à trans-former, à traduire (trans-ducere : conduire de l'autre côté) ces vécus denses, compacts, profonds et balbutiants, dans de nouvelles formes.

Les secours nous viennent éventuellement des formes artistiques: le chant, la danse,le théâtre, la photographie, la peinture,etc...Comme l'écrivait le dramaturge Heiner Müller : "ce qu'on ne peut encore dire, on peut peut-être déjà le chanter".

Le chant et la photographie

Avec cette préoccupation, me reviennent en mémoire deux installations d'artistes, situées dans des cellules de l'Eastern State Penitentiary.

Il s'agit d'artistes allant à la rencontre des prisonniers et non de démarches extérieures parlant de façon plus ou moins pathétique ou dramatique de la situation de prisonniers.

Par une démarche sonore nommée Chorus, Jess Perlitz sillonne diverses prisons aux Etats-Unis. Sa question à l'adresse des prisonniers est : "Si vous pouviez chanter une chanson et la faire entendre, quelle serait-elle ?". En résulte une centaine de chants enregistrés par elle (folk, rock, spirituals), chantés en solo ou en groupe, a capela ou avec un vieux piano en arrière-fond. Le résultat, saturé d'émotions et de poésie, déclenché lorsqu'un visiteur pénètre dans la cellule ? Des voix en différentes couches : elles grandissent, entrent en collision et finalement submergent l'auditeur.

L'autre tentative est photographique. Appelée Solitary Watch , elle est menée par Jean Casella, Jeannine Oleson et Laurie Jo Reynolds. Ces photographes adressent aux détenus une question simple : "Qu'est-ce qu'une personne en confinement solitaire voudrait voir ?"

La démarche est interactive et implique l'autorisation de l'administration pénitentiaire. Un formulaire de proposition est transmis à tout détenu en situation de confinement. Il peut demander ce qu'il voudrait voir et un photographe tentera de satisfaire photographiquement cette demande. En outre, il est demandé à la personne si la photo produite et le nom,(ou le nom d'emprunt) du détenu peuvent être utilisés pour une exposition publique de cette démarche. Le détenu qui ne le souhaite pas peut rester anonyme et recevra néanmoins la photo qu'il a demandée.

Les résultats sont saisissants. Dans une cellule sont "exposés" les formulaires de demandes dont on est souvent surpris par la richesse imaginative qui s'y déploie. Dans une autre, sur un écran vidéo défilent les photos avec un résumé de la demande.

Quelques exemples de photos demandées :

- Le drapeau portoricain ;

- Les fesses de Jennifer Lopez dans un film avec Ben Affleck ;

- Ma mère devant un gros 4x4 avec sa maison en arrière-plan et un paquet de dollars devant elle ;

- Bob voulait voir une nuit d'hiver avec une meute de loups dans la neige et leur chef, un loup blanc, hurlant à la lune . Il voulait voir cette scène pour représenter la liberté.

...
Beaucoup de demandes concernaient des personnes se rassemblant. Steven avait demandé une photo d'un événement public bondé. Au plus il y a de gens, au mieux ! Il voulait voir des détails, y compris les habits et les expressions de visage.

Que retenir de ces deux démarches originales et généreuses ?

Elles semblent illustrer le titre de cette pièce de théâtre du 17e siècle de Calderon de la Barca : La vie est un songe.

Elles nous disent que pour vivre vraiment il faut rêver et parler . Et d'ailleurs, n'est-ce pas la même chose : parler-rêver. Les rêves nous traversent comme la texture même de notre vie (Shakespeare) et des liens entre nous.

Peupler la solitude

Grace à leurs propositions, ces artistes ont créé des matrices à rêves. Ensuite un rêve est formulé par un ou des détenus ("j'ai envie de...") et il sera réalisé tantôt par l'artiste-photographe, se faisant interprète de rêves, tantôt avec son aide technique. Enfin, il sera partagé avec des inconnus qu'il fera rêver à leur tour. Tout un circuit pulsionnel !

Ainsi, avec ces média (chant et photo), un prisonnier solitaire ou des prisonniers se regroupant, peuplent leur solitude et contribuent à se l'approprier plutôt qu'à la subir. Ils nous (re)mettent ainsi en contact avec notre humanisation jamais achevée. Avec aussi notre résistance, actuelle et future, corporelle, émotionnelle, intellectuelle, face à ce qui pourrait nous abattre.

Conclusion : Un Virus méchant vient nous menacer. Le risque est réel et peut nous plonger dans la maladie et la mort, ou encore la désolation. Il peut plonger notre édifice individuel et collectif dans des coupures graves : marginalisations, exclusions et auto-exclusions, ruptures sociales,...

Sans doute.

Mais n'oublions pas la rêverie imaginative dont témoignent ces expériences entre prisonniers, artistes et nous : si une pénitence, un confinement ont un sens, c'est pour faire éclater une vitalité - peut-être une vérité? - nouvelle et, à nouveaux frais, (re)faire société avec d'autres et avec soi-même.

Ces quelques éclats de travail de culture peuvent dès lors nous relancer aujourd'hui : que voulons-nous, que pouvons-nous inventer individuellement et collectivement pour rêver, créer, continuer à soutenir la vie, pour chanter ce qu'on arrive pas encore à dire?

Titre de la rédaction. Titre original : "Confinement et travail de culture"