Une chronique de Jean-François Manil, maître d'école, docteur en sciences de l'éducation.

L’éloignement de l’école imposé aux enfants peut être transformé en occasion bénéfique. Tous aux étoiles ! 

"Maître d’école" dans un village du Namurois, la gestion de l’accès aux écoles provoque en moi quelques réflexions générales. Celles-ci sont apparues suite au questionnement de certains adultes en regard des limites imposées à l’accès scolaire.

Comment pense-t-on l’enseignement ?

La manière d’envisager les conséquences de la situation actuelle est dépendante du système de valeur qui oriente notre vision de l’enseignement et/ou de l’éducation en général.

Une première orientation est celle de l’investissement sur capital. L’enfant vient à l’école durant un temps donné qui doit être valorisé en termes d’acquis cognitifs et plus rarement sociaux.

Une autre est celle appelée "ascenseur social". Il s’agit d’offrir à ses enfants, via l’école, un statut supérieur au sien.

Une troisième correspond à l’idée des "Cités de l’éducation". Il faut tout un village pour élever un enfant et l’école fait partie du "village".

Une quatrième se définit par un passage obligé, éloigné de la culture familiale, et présenté comme tel.

Les atouts de l’éloignement

Je pense que l’éloignement de l’école, s’il atténue les effets des situations cognitives scolaires, a peut-être d’autres mérites.

D’une part, l’absence ne va pas effacer les savoirs en construction. D’autre part, cet état de fait va certainement mobiliser d’autres sources d’intérêt. Je pense qu’il y a en filigrane une redécouverte de certains fondements comme la capacité à entreprendre après s’être ennuyé, à explorer un environnement connu mais abandonné au vu du temps consacré à la présence scolaire. Il s’avère que pour certains enfants, aller déterrer des vers de terre au fond du jardin est tout aussi bénéfique que d’apprendre les tables de multiplication. Bien évidemment, de manière inverse, l’école sauve parfois certains enfants du surinvestissement parental ou, au contraire, du désintérêt de ceux-ci. Cet espace-temps qui nous est imposé de manière virale est un moment propice à la maturation, à une mise à distance des exigences scolaires pour investir ou réinvestir sa vie et celles de ses proches. Les enfants qui aiment lire ne vont pas s’arrêter de lire, ceux qui aiment calculer non plus, ceux qui se posent des questions encore moins de les élaborer.

Je m’inquiète beaucoup plus pour ceux-là qui ont été mis, dès le plus jeune âge en situation de recevoir la "becquée", ou de répondre à des attentes qui les dépassent.

Un art qui s’affine

Cette parenthèse Covid-19 doit servir aux adultes à protéger l’enfance en développement plutôt que de soutenir de manière maladroite l’élève potentiel. Apprendre est bien plus complexe que de suivre un programme scolaire traduit en manuels de leçons. C’est un métier qui s’apprend, c’est un art qui s’affine.

Le soleil revient, c’est le moment, pour les enfants habitant dans un milieu rural, de s’interroger sur la mise en place d’un jardin potager, du développement des forêts, de la position des étoiles ; en somme, toutes questions qui animent vraiment les enfants. Et pourquoi pas, faire un feu pour y cuire des saucisses.

Quant aux enfants vivant en ville, l’environnement est tout aussi riche à interroger, à découvrir ou redécouvrir. L’art de la compréhension réciproque, des arts partagés, de l’entretien de son entourage humain et physique est peut-être une voie qui sera explorée et exploitée. Et pourquoi pas, un potager sur pied en haut des immeubles ? Et des saucisses à griller !