Une opinion de Marcel Gérard, professeur émérite à l’UCL, affilié à la LSM et l’Institut Lourim.

L’Association Française de Science Economique a récemment publié sur son blog un papier intitulé Covid-19 : Il faut un programme d’urgence pour l’Europe , contribution signée notamment par Agnès Bénassy et Jean Pisani-Ferry. Le texte ci-après est pour partie motivé par celui-là, bien que, selon la formule d’usage, toute erreur soit de ma seule responsabilité.

Le raisonnement proposé ici repose sur deux propositions de départ. Premièrement, la théorie économique s’intéresse aux équilibres de long terme. Son intérêt se porte vers ce que pourrait être un état de l’économie désirable et soutenable dans le futur. Ceci ne veut pas dire que le court terme est sans importance. Assurément non, le court terme peut être insupportable, intolérable, inacceptable, excessif, injuste en termes d’inégalités et de chômage. Comme il peut être exaltant par les solidarités qu’il crée et les opportunités qu’il suscite.

Deuxièmement, c’est la confiance dans une monnaie qui fait sa valeur et signale les libertés que peut prendre son émetteur par rapport à son usage. Si une monnaie, l’euro, le yuan ou le dollar a la confiance des Etats, des banques et des entreprises multinationales, son émetteur est dans une position qui lui confère une rente qu’il peut utiliser pour financer, par exemple, des investissements ou un déficit commercial. De plus, la crise que nous connaissons ne résulte pas d’un choc asymétrique : tout le monde est touché de la même manière, ou presque, et aucun pays majeur n’est susceptible d’y échapper.

Projection

Utilisons alors nos deux propositions pour construire un scénario. En 2020, voilà que le PIB attendu de notre zone monétaire n’est que de 80 alors que, sans la crise du Covid-19, il était parti pour filer vers 100 : la crise génère un fossé de 20 entre le PIB effectif de 80 et un PIB notionnel de 100. Substituons l’état au secteur privé défaillant. Plus précisément les autorités publiques aux autorités privées. Etats, banques et banques centrales s’allient pour fournir un revenu inchangé aux ménages et aux entreprises. Les uns injectent de la monnaie, les autres des transferts aux ménages et aux entreprises : en d’autres termes, les autorités maintiennent à 100 la valeur du PIB ; pour cela elles payent aux ménages tout ou partie de leurs revenus, y compris de complément et de substitution, prestations sociales de tous ordres, proméritées du passé ou imposées par le présent. Deux mots résument cette politique : sauver les vies et conserver l’outil. Dit autrement : on gomme neuf mois de 2020 et si nécessaire un peu de 2021. Et on oublie temporairement la charge de la dette publique.

Puis, progressivement, on laisse PIB effectif et PIB notionnel se rapprocher. Eventuellement on booste le rapprochement si la situation l’exige. Les innovations et le capital humain générés par la crise se déploient. On profite de l’occasion pour rendre l’économique plus juste, plus solidaire et plus soutenable…

A partir d’un moment à déterminer, e.g. 2024, les agents économiques sont progressivement retransférés du notionnel au réel au fur et à mesure qu’ils le rejoignent.

Ce scénario fait-il sens ? Je voudrais le croire… mais il requiert plus d’Europe, une version plus réaliste de la politique des brevets, une intégration appropriée de celle des know how (ainsi, que les revenus d’un brevet ou d’un know how produit dans un pays A avec de l’argent public de ce pays, y demeurent imposables, plutôt que de l’être là où la Multinationale concernée le décide), l’internalisation des externalités, c’est-à-dire la mise en phase de la régulation et de son périmètre d‘application (si le terrain de jeux des Multinationales est l’OCDE, leur régulation doit se faire au niveau de l’OCDE), bref, le déniaisement de la politique européenne jumelée à une vision et une organisation justes et efficaces de la prudence commune.

Alors, seulement un rêve ?

Et si c’était plus que cela, une direction dans un agenda…