Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Journal d'un philosophe confiné, jour 7 – 24 mars 2020

C’est étrange de faire face à un risque impossible à percevoir. Notre équipement biologique d’origine, pourtant extrêmement performant dans toute une série de domaines, n’est là d’aucun secours. Il ne voit rien, ne sent rien. Le toucher ne lui est d’aucune aide, l’ouïe non plus, et même cette intuition que certaines personnes développent parfois à force d’être confrontées à certains dangers, et qui joue alors le rôle d’un sixième sens alimentant une sorte de prescience, n’est en l’occurrence pas opérationnelle.

L’innocence de nos gestes et l’habitude de nos mouvements

Cette incapacité de détection rend problématique tout notre rapport au monde. Car en temps normal, c’est spontanément que nous prenons en main une poignée de porte, que nous saluons une connaissance en l’embrassant ou que nous frôlons un inconnu. Nos corps nous renseignent assez sur les risques possibles, et sont d’habitude prompts à s’écarter ou à faire barrage si un problème survient. Tout cela est de l’ordre du réflexe. Mais en l’occurrence, face au virus qui fait tant parler de lui, la stratégie somatique doit radicalement changer. Les réflexes doivent se modifier en prenant en compte la possibilité que de l’invisible nous infecte. Un savoir nouveau vient démentir l’innocence de nos gestes et l’habitude de nos mouvements, pour nous forcer à devenir des paranoïaques et des maniaques assumés, qui font de l’hypocondrie un principe de précaution.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre rapport au monde est modifié en profondeur par ce nouveau régime. Il est devenu partiellement un rapport à l’immonde, qui établit une sorte de typologie des zones risquées pour celles et ceux qui, par leur métier, sont obligés de sortir de chez eux. Partout la mise à distance s’impose, mais sans jamais rien voir ni sentir de ce qui devrait être mis à distance. C’est bien le problème de l’invisible : comme on ne le perçoit pas, il peut être partout. Ne se présentant jamais physiquement mais s’arrangeant pour être surreprésenté mentalement, il prend des proportions folles. Encore si les personnes infectées étaient toujours symptomatiques, cela simplifierait les choses. Mais par une ruse supplémentaire qui en fait une sorte de particule maligne, ce virus est capable de pousser la dissimulation jusqu’à rester masqué même quand il a atteint une proie, c’est-à-dire un hôte qui peut en catalyser la propagation. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour qu’on finisse par lui prêter une intentionnalité sournoise et perverse. C’est le problème avec l’invisible : on lui colle toujours des attributs, lui qui fait naître les métaphysiciens.

Détecter l'invisible

Cette invisibilité n’est toutefois qu’une question d’échelle et d’outillage. Nos corps sont certes mal équipés pour discriminer ce danger-là, mais des protocoles de détection existent. Les tests ne sont rien d’autre qu’une prise d’information sur certains aspects cachés du réel. C’est là que la situation est problématique, car il y a actuellement une telle distance entre notre corps et ces prothèses de détection systématique que pourraient être les tests, que nos psychismes sont obligés d’entrer dans des spéculations dont ils perçoivent parfaitement le ridicule, sans parler du désagrément de devoir se priver d’un verre en terrasse, alors que le printemps nous nargue. Faute de détection massive, nous sommes immobilisés. C’est la stratégie du lièvre embusqué, quand les chasseurs peuvent être partout.

Pour se rendre compte de l’étrangeté de la situation, il est utile de la comparer avec l’autre grande menace invisible qu’a connu et médité le vingtième siècle : les émissions de particules nucléaires. Là non plus, aucune détection somatique n’est opérante. Le ciel peut être pur, l’air admirable, il n’en est pas moins chargé, après un accident, d’uranium 235 qui a tôt fait de coloniser les tyroïdes. On n’a rien senti, rien vu. Mais il est trop tard. La littérature anti-nucléaire qui a connu ses meilleurs succès dans les années 70, alors que la possibilité d’un ballet de missiles sol-sol au-dessus de l’Europe donnait un poids considérable à l’hypothèse d’un No Future mondial, fourmille de ces descriptions d’un ennemi invisible. Rien de pire qu’une irradiation indolore. Or dans ces cas-là, l’avantage compétitif en terme de survie fut du côté de ceux qui possédaient un compteur geiger. Au moins savaient-ils dans quelle direction fuir. Leur dernier boom commercial fut malheureusement japonais, après l’accident de Fukushima. Nombreux furent ceux qui s’en équipèrent pour un peu moins d’une centaine d’euros. Ce n’est pas une panacée, bien sûr, mais simplement un prolongement du corps par un nouvel instrument de détection.

Détecter l’invisible : il s’agit bien de cela. Et si l’on réclame partout des tests, c’est finalement pour pallier l’aveuglement de nos corps, pour nos « augmenter » d’un savoir nouveau, en nous permettant de percevoir ce qui peut être perçu seulement au moyen d’outillage approprié. Cette demande est très légitime. Elle est au sens premier une demande d’information. Que sont en effet nos corps, sinon de fantastiques dispositifs de prise d’information qui n’aiment guère se tromper en certaines circonstances… Les malades ont besoin d’aide. Mais il se pourrait aussi que les corps sains aient besoin de savoir !