Dans cette contribution, Marc Wathelet, virologue et spécialiste des coronavirus, donne sa perception de la gestion actuelle de la crise sanitaire par la Belgique, l’Italie et les Pays-Bas. Il critique notamment le regret du virologue Marc Van Ranst face à la décision de fermer les écoles.

Est-ce que les mesures du gouvernement belge sont suffisantes?

Le confinement de la population est la bonne décision, mais elle doit aller plus loin, le gouvernement doit interdire toute activité économique non essentielle, comme en Italie, car les procédures de distanciation sociale ne sont pas suffisantes pour prévenir la transmission du virus.

En effet, les virus respiratoires en général peuvent se propager par aérosol, où le virus est maintenu en suspension dans l’air, dans des microgouttelettes, et peut donc contaminer sur des distances beaucoup plus grandes que celles d’une interaction face-à-face. D’un point de vue de santé publique, le principe de précaution nous instruit de considérer que le nouveau coronavirus peut se transmettre par aérosol, et donc les mesures en vigueur aujourd’hui qui ne tiennent pas compte de ce mode de transmission sont inadéquates.

Quelle est la stratégie derrière un lockdown comme l’a décidé l’Italie?

Quand toute la population non essentielle est confinée a casa, les personnes infectées ne peuvent plus qu’infecter au plus les personnes vivant sous le même toit. Alors que si les mesures de quarantaine n’étaient pas mises en place, chaque personne infectée en infecterait en moyenne 64 autres sur une période de trois semaines. De plus, et c’est le point essentiel, au bout des trois semaines de quarantaine, les autorités publiques sauront exactement où toutes les personnes infectées se trouvent, à savoir chez elles!

Ceux qui ne sont pas trop malades pourront rester chez eux et ceux qui nécessitent une hospitalisation trouveront une place dans le système de soin, qui devra peut-être s’improviser. Le dépistage systématique, et répété, de toutes les personnes vivant sous le même toit qu’un individu présentant un seul symptôme grippal doit être effectué pendant la période de quarantaine, et toutes les personnes positives pour le nouveau coronavirus doivent continuer à être dépistées après leur récupération.

Est-ce que d’autres mesures devraient être prises?

Il faudra voir ce que décident nos amis néerlandais. J’ai expliqué par ailleurs les dangers de la stratégie d’immunité collective, essentiellement parce qu’elle dépend d’une bonne immunité naturelle alors qu’on sait que les coronavirus humains avec lesquels nous sommes familiers n’induisent pas une bonne immunité naturelle (naturelle, c’est-à-dire acquise lors d’une infection naturelle par opposition à une vaccination). Si les Pays-Bas ne suivent pas le reste de l’Europe en appliquant un lockdown, il sera nécessaire d’un point de vue santé publique d’établir un cordon sanitaire, à savoir fermer la frontière, sinon notre stratégie de contrôle du virus deviendra ineffective.

Qu’en est-il des crèches? Et des écoles? Certains scientifiques s’opposent à leur fermeture.

Je pense que les crèches devraient être fermées de la même manière que les écoles, à savoir le maintien d’une garderie uniquement pour le personnel indispensable, médical bien sûr, mais aussi de l'alimentation, la police, les pompiers, etc. Je reste mystifié par l’idée qu’il aurait fallu garder les écoles ouvertes. Non seulement les enfants de tous âges peuvent transmettre la maladie à leur entourage, et donc ruiner le principe d’isolation, mais en plus ils peuvent devenir très malades eux-mêmes, peu importe si la probabilité de complication est beaucoup plus faible pour eux que pour leurs aînés.

À quand le retour à la normale?

À cause de la progression exponentielle du nombre de cas en absence de mesures drastiques, il faut que le lockdown soit assez long pour que tous les cas qui incubaient se manifestent, minimum 4 semaines. S’il reste ne fusse que 10 cas non manifestés au moment de suspendre la quarantaine du pays, il ne faut qu’un peu plus d’un mois pour se retrouver avec le même nombre de cas qu’aujourd’hui!

Les informations préliminaires sur les essais cliniques sont encourageantes : la chloroquine et l’hydroxychloroquine, médicaments anti-malaria utilisés également pour l’arthrite rhumatoïde, et deux médicaments développés pour combattre le virus Ebola, remdesivir et favipiravir, semblent faire une différence significative dans l’évolution des patients.

L’autre mesure à prendre pour revenir à la normale est, d’une manière ou d'une autre y compris réquisition de matériel de production industriel, produire assez de masques pour non seulement nos soignants en première ligne du combat, mais aussi pour toute la population. Une fois que la population est équipée et donc protégée, une activité économique quasi-normale peut reprendre.