Une chronique de Laura Rizzerio. Professeure de philosophie à l'Université de Namur

Jeudi soir, la tristesse m’a envahie en écoutant les dispositions proposées par le gouvernement face à la pandémie. Mais, en même temps, une conviction s’est affirmée en moi : ce temps inédit de "confinement" peut transformer en profondeur notre façon d’être, de penser et de vivre. Cette pandémie fait que nous ne serons jamais plus comme avant, disent certains. Oui, mais pourquoi ?

Dans son dernier essai (1), le philosophe Alain Badiou affirme que nous vivons aujourd’hui dans un système de "capitalisme global""ce qui fait l’unité de tout ce qui contient le monde est la circulation de l’argent". Ce système étant reconnu, même par ceux qui le trouvent injuste, comme la seule possibilité pour aujourd’hui, il s’impose sans même plus avoir besoin de se justifier. Pour renverser ce système, Badiou affirme qu’il faudrait "une grande idée" rendant possible une action qui rassemblerait l’ensemble de la société.

L’analyse est intéressante et elle me paraît s’appliquer fort bien à ce que nous vivons. La pandémie qui sévit actuellement dans les pays où le capitalisme domine semble en effet suggérer qu’un autre élément que l’argent peut fédérer la population. Le confinement forcé, l’interruption de toute activité non nécessaire, le passage de nos hôpitaux en état d’urgence nous rendent en effet subitement conscients que nous sommes tous vul nérables . Et ce qu’aucune réflexion n’a pu réaliser jusqu’à présent devient soudainement possible : la paix politique autour d’un gouvernement bénéficiant de pouvoirs spéciaux, l’unité du pays face aux mesures nécessaires pour affronter le risque sanitaire, la solidarité entre les générations et les classes sociales. La reconnaissance de notre commune vulnérabilité semble être devenue la "grande idée" permettant de changer nos systèmes de fonctionnement habituels.

Mais pourquoi cela ? Au moins trois raisons semblent, à mes yeux, pouvoir l’expliquer.

La première est que la reconnaissance de la commune vulnérabilité fait remonter à la surface le lien qui existe entre nous, et qui a été érodé par une compréhension trop individualiste de notre autonomie. Nous comprenions cette autonomie comme notre liberté, qui n’aurait d’autre limite que le principe de non-nuisance envers autrui. C’est la renaissance de ce lien entre nous qui est le moteur des nombreuses initiatives d’entraide entre citoyens qui fleurissent un peu partout depuis l’annonce des mesures de confinement. Certes, les scènes dignes des films catastrophe que l’on a pu voir dans les supermarchés ou l’insouciance de ceux qui persistent à vivre comme si de rien n’était témoignent que l’individualisme est dur à mourir ; mais ces attitudes sont critiquées partout comme égoïstes et déplacées.

La deuxième explication est le souci du bien commun. La manière dont les autorités sont parvenues à constituer l’unité dans le pays face à l’épidémie ; l’attitude avec laquelle les citoyens ont réagi aux recommandations des autorités en acceptant sans protester l’interruption des activités malgré l’effort économique et social que cela comporte ; la volonté de tous, et spécialement du corps médical, d’agir pour soutenir les autres et particulièrement ceux qui en ont le plus besoin, témoignent d’un attachement à ce qui est commun et sont le fruit évident de la reconnaissance de notre commune vulnérabilité face au danger.

La troisième est la prise de conscience que je ne peux dire "moi" sans me référer à "autrui", et que je n’existerais donc pas sans l’autre qui me fait être. Naît de là, comme affirmait si bien Ricœur, une sollicitude entre les hommes qui engendre une nouvelle manière de vivre et qui permet, au cœur même de relations asymétriques, l’avènement de la justice et de l’action accomplie dans l’intérêt de tous. Ce que nous voyons apparaître face à la crise pandémique n’est pas tant un monde qui cherche à protéger à tout prix la "circulation de l’argent", mais une société vulnérable qui continue à vivre grâce au don de soi de nombreuses personnes. Quand cette pandémie en viendra à son terme, il faudra alors se souvenir que la vulnérabilité n’est pas ce qui doit être éliminé de nos vies, mais la (seule) possibilité qui nous est donnée de construire notre "moi" authentique, libre parce que conscient d’être lié à chaque "autrui" qu’il rencontre.

(1) "Trump", Puf, 2020.